By Maria poumier | July 19, 2010 at 01:30 PM EDT | No Comments
Poemas de Roque Dalton recogidos en la Antologîa de la poesîa salvadoreña Quizâs tu nombre / Et si ton nom sauvait,
por Maria Poumier, San Salvador, Unesco y Editorial universidad de El Salvador, 2000
Traductions: Fanchita gonzalez-Batlle et Maria Poumier (MP)
LA ANGUSTIA GUSTIA EXISTE
La angustia existe.
El hombre usa sus antiguos desastres como un espejo.
Una hora apenas después del crepúsculo
ese hombre recoge los hirientes residuos de su día
acongojadamente los pone cerca del corazón
y se hunde con un sudor de tísico aún no resignado
en sus profundas habitaciones solitarias.
Ahí tal hombre fuma gravemente
inventaría las desastrosas telarañas del techo
abomina de la frescura de la flor
se exilia de su misma piel asfixiante
mira sus torvos pies
cree que la cama es un sepulcro diario
no tiene un cobre en el bolsillo
tiene hambre
solloza.
Pero los hombres, los demás hombres
abren su pecho alegremente al sol
o a los asesinos callejeros
elevan el rostro del pan desde los hombros
como una generosa bandera contra el hambre
se ríen hasta que duele el aire con los niños
llenan de pasos mínimos el vientre de las bienaventuradas
parten las piedras como frutas obstinadas en su solemnidad
cantan desnudos en el cordial vaso del agua
bromean con el mar lo toman jovialmente de los cuernos
construyen en los páramos melodiosos hogares de la luz
se embriagan como Dios anchamente
establecen sus puños contra la desesperanza
sus fuegos vengadores contra el crimen
su amor de interminables raíces
contra la atroz guadaña del odio.
La angustia existe sí.
Como la desesperanza
el crimen o el odio.
¿Para quién deberá ser la voz del poeta?
Roque Dalton
L'ANGOISSE EXISTE
L'angoisse existe.
L'homme aime à se servir de ses anciens désastres ainsi que d'un miroir.
Une heure à peine après le crépuscule
cet homme prend les résidus du jour, se blesse et les ramasse
les pose anxieusement près de son coeur
et s'enfonce, avec sa sueur de phtisique pas encore résigné
dans ses profondes chambres solitaires.
Et cet homme fume gravement
fait l'inventaire des lamentables toiles d'araignée au plafond
abomine la fleur et sa fraîcheur
s'exile loin de l'asphyxie que lui produit sa peau
il voit ses torves pieds
il croit voir dans son lit son tombeau journalier
il n'a pas un sou en poche
il a faim
il sanglote.
Mais les hommes, les autres hommes
ouvrent allègrement leur poitrine au soleil
ou aux crimes des rues,
comme un drapeau de générosité contre la faim
lèvent sur leurs épaules le visage du pain
rient avec les enfants à en faire souffrir l'air
comblent de pas minimes le ventre des bienheureuses
brisent les pierres comme fruits obstinés en leur solennité
et chantent nus dans l'eau cordiale de leur verre
ils plaisantent la mer et la prennent par les cornes
construisent sur les steppes des foyers mélodieux
s'enivrent largement comme Dieu
établissent leurs poings contre la désespérance
et leurs feux de vengeance envers le crime
leur amour aux racines sans fin
contre l'atroce faux des haines.
L'angoisse existe, oui.
Ainsi que la désespérance
et le crime et la haine.
Pour qui donc devra être la voix du poète ?
Roque Dalton ( + MP)
QUERIDO JORGE
Querido Jorge:
Yo llegué a la revolución por la vía de la poesía.Tú podrás llegar (si lo deseas, si sientes que lo necesitas) a la poesía por la vía de la revolución. Tienes por lo tanto una ventaja. Pero recuerda, si es que alguna vez hubiese un motivo especial para que te alegre mi compañía en la lucha, que en algo hay que agradecérselo también a la poesía.
Roque Dalton
MON CHER JORGE
Mon cher Jorge,
Je suis venu à la révolution par le biais de la poésie. Tu pourras arriver (si tu le désires, si tu en sens le besoin) jusqu'à la poésie par le biais de la révolution. Tu as là par conséquent un avantage. Mais souviens-toi, si par hasard il y avait une raison spéciale pour que tu te réjouisses de ma compagnie dans le combat, que cela, tu le devrais aussi, pour une part, à la poésie.
Roque Dalton (+ MP)
DEDICATORIAS
A mi madre, artífice del sacrificio. A Winnall Dalton, leyenda íntima. A mi esposa, cómplice del corazón. A Genoveva, la ternura muerta.
A ti, cuya mirada no podría soportar.
A Miguel Mármol, fusilado y gozando de buena salud.
Al Dr. Elías Nandino.
Al policía que me arrojó veinticinco centavos a través de los barrotes para que me comprase cigarrillos contra la desesperación.
A Tomás Guillermo López, compañero universitario que me interrogó con odio en las frías noches de mi reclusión en la Policía Nacional.
Al General Manuel Alemán Manzanares: para conseguir fuertes sanciones en mi contra, hizo el mejor elogio de mi vida, muy exagerado, a decir verdad...
Roque Dalton
DÉDICACES*
A ma mère, auteur du sacrifice. A WinnalL Dalton, légende intime. A ma femme, complice du coeur. A Genoveva, la tendresse morte.
A toi, dont je ne pourrais pas supporter le regard.
A Miguel Marmol, fusillé et en bonne santé.
Au Dr. Elias Nandino.
Au policier qui m'a jeté vingt-cinq centimes à travers les barreaux pour que je m'achète des cigarettes contre le désespoir.
A Tomás Guillermo López, camarade d'université qui m'a interrogé avec haine pendant les nuits froides de ma réclusion à la police nationale.
Au général Manuel Aleman Manzanares : pour obtenir contre moi des sanctions sévères, il a fait le plus grand éloge de ma vie, bien exagéré à vrai dire...
Roque Dalton
* Traduction : Fanchita Gonzalez-Batlle
PAÍS MÍO NO EXISTES
País mío no existes
sólo eres una mala silueta mía
una palabra que le creí al enemigo
Antes creía que solamente eras muy chico
que no alcanzabas a tener de una vez
Norte y Sur
pero ahora sé que no existes
y que además parece que nadie te necesita
no se oye hablar a ninguna madre de ti
Ello me alegra
porque prueba que me inventé un país
aunque me deba entonces a los manicomios
Soy pues un diosecillo a tu costa
(Quiero decir: por expatriado yo
tú eres ex patria)
Roque Dalton
MON PAYS TU N'EXISTES PAS*
Mon pays tu n'existes pas
tu n'es qu'une mauvaise ombre de moi
un mot de l'ennemi que j'ai cru
Autrefois, je croyais que tu étais seulement tout petit
que tu n'arrivais pas à avoir à la fois
un Nord un Sud
mais maintenant je sais que tu n'existes pas
et qu'en outre il semble que personne n'ait besoin de toi
on n'entend aucune mère parler de toi.
Je m'en réjouis
parce que c'est la preuve que je me suis inventé un pays
même si ça me destine à l'asile
Je suis donc un petit dieu à tes dépens
(Je veux dire : si je suis expatrié
tu es ex patrie)
Roque Dalton
* Traduction : Fanchita Gonzalez-Batlle
ÉSTOS NO SON LOS PRIMEROS AÑOS DUROS
Éstos no son los primeros años duros. Ocasión hubo en que la muerte nos fue más fiel. El mes siguió llamándose Enero pero desde entonces este nombre es más apto para el toro terrible que aún resopla y holla con cascos de maldición la tumba de sus víctimas. Los hombres murieron como padres, como hijos, como dueños de la mujer despedazada, como los que vendrían y los que desde años parecidos habían inaugurado formas de morir como grandes fogatas hundiendo fríos de gran altura, divisables en la enorme lejanía. Chillaban los matadores almacenando cadáveres en la colmena del día. Puños putrefactos y gloriosos en los rincones de cada jornada, alzada en vilo por el afán del exterminio. Ojos innombrables, gran viñedo despierto para siempre bajo las alas del horror. Vientres invadidos por las zarzas y la curiosidad de las iguanas, bajo las sábanas de la polvoreda. ¡Oh memoria, brasa que multiplica las sombras de la crueldad, pura y amplia memoria, invadidnos!
Roque Dalton
CE NE SONT PAS LES PREMIÈRES ANNÉES DIFFICILES
Ce ne sont pas les premières années difficiles. Dans certaines occasions la mort nous a été plus fidèle. Le mois a continué à s'appeler Janvier mais depuis ce temps ce nom est plus adapté au taureau terrible qui souffle des naseaux et qui piétine et maudit sous ses sabots la tombe de ses victimes. Les hommes sont morts comme des pères, comme des enfants, comme les maîtres de la femme dépecée, comme ceux qui viendraient et ceux qui depuis les années semblables avaient inauguré des façons de mourir comme de grands feux de camp qui font sombrer des froids de grande altitude, devinés dans l'énorme lointain. Les tueurs s'égosillaient en entassant les cadavres dans la ruche de la journée. Des poings pourrissants et glorieux dans les recoins de chaque journée, soulevée en l'air par la frénésie de l'extermination. Des yeux innomables, un grand vignoble éveillé pour toujours sous les ailes de l'horreur. Des ventres envahis par les ronces et la curiosité des iguanes, sous les draps de la poudre. Oh mémoire, braise qui multiplie les ombres de la cruauté, ample et pure mémoire, venez nous envahir !
Roque Dalton (+ MP)
YA TE AVISO...
Patria idéntica a vos misma
pasan los años y no rejuvenecés
deberían dar premio de resistencia por ser salvadoreño
Beethoven era sifilítico y sordo
pero ahí está la Novena Sinfonía
en cambio tu ceguera es de fuego
y tu mudez de gritería
Yo volveré yo volveré
no a llevarte la paz sino el ojo del lince
el olfato del podenco
amor mío con himno nacional
voraz
ya le comiste el cadáver de don Francisco Morazán a Honduras
y hoy te querés comer a Honduras
necesitás bofetones
electro-shocks
psicoanálisis
para que despertés a tu verdadera personalidad
vos no sos don Rafael Meza Ayau ni el Coronel Medrano
habrá que meterte en la cama
a pan de dinamita y agua
lavativas de coctel Molotov cada quince minutos
y luego nos iremos a la guerra de verdad
todos juntos
para ver si así como roncas duermes
como decía Pedro Infante
novia encarnizada
mamá que parás el pelo.
Roque Dalton
JE TE PRÉVIENS...
Patrie à toi même identique
passent les ans tu ne rajeunis pas
on devrait bien donner des prix d'endurance à ceux qui sont salvadoriens
Beethoven était syphilitique et sourd
mais la Neuvième est là
en revanche ton aveuglement est feu
et ton mutisme cri
Je reviendrai je reviendrai
non t'apporter la paix mais l'oeil du lynx
le flair de l'épagneul
mon amour avec un hymne national
vorace
tu as déjà mangé le cadavre de don Francisco Morazan volé au Honduras
aujourd'hui tu veux manger le Honduras
tu as besoin de claques
d'électrochocs
d'une psychanalyse
pour t'éveiller à ta vraie personnalité
tu n'es pas don Rafael Meza ni le Colonel Medrano
il va falloir te mettre au lit
à l'eau et au pain de dynamite
un lavement au cocktail Molotov tous les quarts d'heure
ensuite nous irons à la guerre pour de vrai
tous ensemble
pour voir si comme tu ronfles tu dors
comme disait Pedro Infante
fiancée qui t'acharnes
maman qui horrifies.
Roque Dalton (+MP)
EN MI PAÍS NO HAY SUFICIENTES CRÍMENES
En mi país no hay suficientes crímenes. Con el hambre que hay y estando limitado a los banqueros, esposas e hijitos el consumo de estupefacientes, la cantidad de crímenes es en realidad ínfima, irrisoria. Se espera sin embargo que el nuevo gobierno logre estimular en forma por lo menos esperanzadora el cometimiento constante y sistematizado de asesinatos, asaltos y violaciones. Un asesino de 28 años, hijo bastardo de Hemingway (sí, sí, de Ernest Hemingway, yo sé) ha llegado al país para dirigir una campaña nacional en ese sentido. El asesinato o la violación de una virgen de la clase media se premiará con joyas y dinero. El asesinato de una anciana estará clasificado como deber y no comtempla paga. Para el caso de la infancia - en razón del número - se tenderá a estimular el suicidio, dado el ambiente de las primeras discusiones al respecto. Según el plan de López Hemingway - siempre que se garantice la difusión en todo el territorio nacional de los nuevos métodos de violencia - en menos de dos años mi país será ideal para casarse y tener hijos, así como para iniciar la siembra intensiva de nuevas especies tropicalizadas de trigo.
Roque Dalton
DANS MON PAYS IL N'Y A PAS ASSEZ DE CRIMES
Dans mon pays il n'y a pas assez de crimes. Avec la famine et le fait que la consommation de stupéfiants est actuellement limitée aux banquiers, à leurs femmes et leurs enfants, la quantité de crimes est infime à vrai dire, dérisoire. On s'attend cependant à ce que le nouveau gouvernement parvienne à stimuler dans une mesure tout au moins encourageante la commission constante et systématique d'assassinats, de viols et d'agressions. Un assassin de 28 ans, enfant bâtard d'Hemingway (mais oui, de Ernest Hemingway, je sais) est arrivé sur notre sol pour diriger une campagne nationale en ce sens. Le meurtre ou le viol d'une vierge des classes moyennes sera primé avec une somme d'argent et des bijoux. Le meurtre d'une vieille dame sera classé comme un devoir qui n'entraîne pas de paiement. Dans le cas de l'enfance - en raison du nombre - on tendra à favoriser le suicide, compte tenu de l'atmosphère des premiers débats sur la question. Selon le plan de Lopez Hemingway - à condition du moins que soit garantie la diffusion sur tout le territoire national des nouvelles méthodes de violence - dans moins de deux ans mon pays sera idéal pour se marier et avoir des enfants, ainsi que pour mettre en route la culture de nouvelles espèces de blé tropicalisées.
Roque Dalton (+MP)
EL PADRE CARLITOS
(De reojo)
El pueblecito de la costa salvadoreña llamado Jiquilisco, que da su nombre a una hermosa bahía llena de peces, langostas, curiles, ratas de manglar, pichiches y zancudos spitfire, es uno de los conglomerados más violentos del mundo. El promedio de muertos en los domingos - a tiros, a pedradas y machetazos - sería capaz de consumir a la población de Francia, si operase allí diariamente, en 18 meses. Felizmente El Salvador, y sus pueblecitos son en este aspecto bastante generosos, tienen un incremento poblacional incluso mayor que el de Costa Rica, ese país donde nadie duerme a partir de los trece años de edad. En Jiquilisco, el vecino que menos muertes debe es el Padre Carlitos, el cura párroco, quien ha matado a catorce personas y a un perro llamado Majoncho desde que llegó, hace año y medio, al lugar. Dicen que el perro echaba espuma por la boca cuando atacó sin motivo justificado al Padre Carlitos, a quien cualquiera le pega un empujón sin sospechar lo que le espera, dado su aspecto tranquilizador, falazmente pilishne, aguacatero y et cum spiritu tuo.
Roque Dalton
LE PETIT PÈRE CHARLES
(Du coin de l'oeil)
Le petit village de la côte salvadorienne appelé Jiquilisco, qui donne son nom à une superbe baie pleine de poissons, de langoustes, de bigorneaux, de rats de manglier, de pichiches et de taons spitfire, est un des conglomérats les plus violents du monde. La moyenne de morts le dimanche - par balles, cailloux et machettes - serait capable de consumer la population de France si elle opérait là jour par jour, en 18 mois. Heureusement le Salvador, et ses petits villages sont en cela relativement généreux, possèdent une croissance démographique plus élevée encore que celle du Costa Rica, ce pays où nul ne dort au-delà de treize ans. A Jiquilisco, le résident qui a le moins de mort à son actif est le petit Père Charles, le curé de la paroisse, qui a tué quatorze personnes et un chien appelé Majoncho depuis son arrivée, il y a un an et demi, sur les lieux. On dit que le chien avait la bave aux lèvres lorsqu'il a attaqué, sans raison justifiée, le petit Père Charles, à qui n'importe qui donnerait un coup de coude sans se douter de ce qui l'attend, étant donné son aspect rassurant faussement sympa, couillon et cum spiritu tuo.
Roque Dalton (+MP)
EL 357
Los vigilantes se dividen en varios grupos. El de los que apedrean a los conejos mientras corren desde el jardín con las margaritas en la boca, por ejemplo. El de los que caminan a saltitos frente a mi celda, gritando palabras del país y viendo en sus relojes la espuma de la lluvia. Y el de los que en la madrugada orinan al tiempo que me despiertan (con la luz de sus lámparas lamiéndome la cara) y me dicen mohínos que hoy hace más frío aún. A ninguno de estos grupos pertenece el 357, que fuera pastor y músico y que ahora es policía por culpa de una venganza nada clara y a quien (es decir, al 357) darán de baja este fin de mes. Todo por haberse escapado una noche e ido a dormir con su mujer hasta las nueve de la mañana, befa de los reglamentos.
Hace días, el 357 me regaló un cigarrillo. Ayer, mientras me miraba mascar una hoja de hierba-anís (que había logrado atraer hasta cerca de la reja con la vara de gancho que me fabriqué), me ha preguntado por Cuba. Y hoy ha sugerido que tal vez yo podría escribir un pequeño poema para él - hablando de las montañas de Chalatenango - para guardar como recuerdo después que me maten.
Roque Dalton
LE 357*
Les gardiens se divisent en différents groupes. Ceux qui lancent des pierres aux lapins qui filent du jardin avec des marguerites dans la bouche, par exemple. Ceux qui courent en sautillant devant ma cellule, en criant des mots du pays et qui voient sur leur montre l'écume de la pluie. Et ceux qui le matin pissent au moment de me réveiller (avec la lumière de leur lampe qui me lèche le visage) et me disent moroses qu'aujourd'hui il fait encore plus froid. A aucun de ces groupes n'appartient le 357 qui a été berger ou musicien et qui est maintenant policier à la suite d'une vengeance pas claire du tout et qui (c'est-à-dire le 357) sera radié à la fin du mois. Tout ça pour s'être échappé une nuit pour aller dormir avec sa femme jusqu'à neuf heures du matin, au mépris du règlement. Il y a quelques jours, le 357 m'a offert une cigarette. Hier, tandis qu'il me regardait mâcher une grande feuille d'anis (que j'avais réussi à attirer près de la grille avec le crochet que je me suis fabriqué) il m'a demandé de lui parler de Cuba. Et aujourd'hui il m'a suggéré que je pourrais peut-être lui écrire un petit poème - qui parlerait des montagnes du Chalatenango - pour qu'il le garde en souvenir après qu'ils m'auront tué.
Roque Dalton
* Traduction : Fanchita Gonzalez-Batlle
LOS LOCOS
A los locos no nos quedan bien los nombres.
Los demás seres
llevan sus nombres como vestidos nuevos,
los balbucean al fundar amigos,
los hacen imprimir en tarjetitas blancas
que luego van de mano en mano
con la alegría de las cosas simples.
¡Y qué alegría muestran los Alfredos, los Antonios
los pobres Juanes y los taciturnos Sergios,
los Alejandros con olor a mar!
Todos extienden desde la misma garganta con que cantan
sus nombres envidiablescomo banderas bélicas,
sus nombres que se quedan en la tierra sonando
aunque ellos con sus huesos se vayan a la sombra.
Pero los locos, ay señor, los locos
que de tanto olvidar nos asfixiamos,
los pobres locos que hasta la risa confundimos
y a quienes la alegría se nos llena de lágrimas,
¿cómo vamos a andar con los nombres a rastras,
cuidándolos,
puliéndolos como mínimos animales de plata,
viendo con estos ojos que ni el sueño somete
que no se pierdan entre el polvo que nos halaga y odia?
Los locos no podemos anhelar que nos nombren
pero también lo olvidaremos...
Roque Dalton
LES FOUS
Ça ne leur va pas, aux fous, d'avoir un nom.
Les autres êtres
portent leur nom comme des habits neufs,
les balbutient pour fonder des amis,
et les font imprimer sur de petits cartons blancs
qui passent ensuite de main en main
avec cette gaîté des choses simples.
Ah la gaîté que montrent les Alfreds, les Antoines,
les pauvres Jeans et les Serges sombres,
les Alexandres au parfum de mer !
Tous ils déploient du fond de leur gorge qui chante
leurs noms enviables comme des bannières de guerre,
leurs noms qui restent, qui sonnent sur la terre
quand eux seront carcasse et que dans l'ombre...
Ah, mais les fous, seigneur, les fous
nous qui tant oublions, nous qui étouffons,
nous pauvres fous qui confondons jusqu'au rire
et qui trouvons la gaîté à pleurer,
comment faire pour les traîner, ces noms,
les soigner,
les polir comme des bestioles d'argent,
nous qui voyons, à jamais sans sommeil,
pour qu'ils ne se perdent pas dans la poussière, qui nous flatte et
nous hait ?
Les fous ne peuvent pas souhaiter qu'on les nomme,
mais nous oublierons cela aussi...
Roque Dalton (+MP)
CRUCIFICADLE
Crucificadle crucificadle
crucificadle
porque a su tiempo más debido
no ahorcó a los señores del hartazgo
porque no dio cuchillos al genuflexo apóstol
porque repartió el agua de la humildad y el amor
en vez del ácido final
de la sedición
Roque Dalton
CRUCIFIEZ-LE
Crucifiez-le crucifiez-le
crucifiez-le
parce qu'au moment voulu
il n'a pas étranglé les seigneurs du gavage
parce qu'il n'a pas donné de couteaux à l'apôtre à genoux
parce qu'il a partagé l'eau des humbles et l'amour
au lieu de l'acide final
de la sédition.
Roque Dalton (+MP)
POEMA DE AMOR
Los que ampliaron el Canal de Panamá
(y fueron clasificados como "silver roll" y no como "golden roll"),
los que repararon la flota del Pacífico
en las bases de California,
los que se pudrieron en las cárceles de Guatemala,
México, Honduras, Nicaragua
por ladrones, por contrabandistas, por estafadores,
por hambrientos
los siempre sospechosos de todo
("me permito remitirle al interfecto
por esquinero sospechoso
y con el agravante de ser salvadoreño"),
las que llenaron los bares y los burdeles
de todos los puertos y las capitales de la zona
("La gruta azul", "El Calzoncito", "Happyland"),
los sembradores de maíz en plena selva extranjera,
los reyes de la página roja,
los que nunca sabe nadie de dónde son,
los mejores artesanos del mundo,
los que fueron cosidos a balazos al cruzar la frontera,
los que murieron de paludismo
o de las picadas del escorpión o la barba amarilla
en el infierno de las bananeras,
los que lloraran borrachos por el himno nacional
bajo el ciclón del Pacífico o la nieve del norte,
los arrimados, los mendigos, los marihuaneros,
los guanacos hijos de la gran puta,
los que apenitas pudieron regresar,
los que tuvieron un poco más de suerte,
los eternos indocumentados,
los hacelotodo, los vendelotodo, los comelotodo,
los primeros en sacar el cuchillo,
los tristes más tristes del mundo,
mis compatriotas,
mis hermamos.
Roque Dalton
POÈME D'AMOUR
Ceux qui ont élargi le Canal de Panama
(et pour cela furent classés comme "silver roll" et non pas "golden roll"),
ceux qui ont réparé la flotte du Pacifique
dans les bases de Californie,
ceux qui ont pourri dans les prisons du Guatemala,
du Honduras, du Mexique et du Nicaragua,
comme voleurs, contrebandiers, escrocs,
et morts de faim,
ceux qu'on soupçonne toujours de tout
("je me permets de vous adresser cet inculpable
douteux parce que toujours au même coin de rue
outre qu'il est salvadorien"),
celles qui ont rempli les bars et les bordels
de tous les ports et les capitales de la zone
("La grotte bleue", "El Calzoncito", "Happyland"),
les semeurs de maïs en pleine jungle étrangère,
les rois de la chronique sanglante,
ceux dont personne ne sait d'où ils peuvent être,
les meilleurs artisans du monde,
ceux qui ont eu la peau trouée en passant la frontière,
ceux qui sont morts de paludisme
ou des piqûres de scorpion ou de la barbe jaune
dans l'enfer des bananeraies,
ceux qui ont pleuré saouls pour l'hymne national
sous le cyclone du Pacifique ou la neige du nord,
les parasites, les mendiants, les fumeurs de marihuana,
les "guanacos" fils de leur mère,
ceux qui ont tout juste pu rentrer,
ceux qui ont eu un petit peu plus de chance,
ceux qui n'ont jamais de papiers,
qui font un-peu-de-tout, qui vendent et qui bouffent n'importe quoi,
les premiers à tirer le couteau
les plus tristes des tristes du monde,
mes compatriotes,
mes frères.
Roque Dalton (+MP)
PASÓ LA ENANITA DEL CIRCO
Pasó la enanita del circo
con la boquita embadurnada de achiote
presumiendo de virgen
como cada vez que se le suben los tragos
parecía un cadaverito de muchachita recién ahogada
sólo que caminaba tirando las nalgas para arriba
¿En qué iba pensando la enanita?
Iba pensando en que se iba a sacar el Premio Gordo de la Lotería
y que con el pisto se iba a ir en Semana Santa para México
pero mejor no porque en México hay muchos ladrones
y que mejor iba a poner un puesto en el Mercado
y se iba a conformar con temporar en Los Blancos
y ya no iba a trabajar más en el circo
pero quizás iba mejor a guardarlo todo en el Banco
sólo iba a sacar cien colones para mandarle hacer una brujería
a su hermana la Gorda
la jodo porque la jodo aunque me joda yo también
En lo único que no pensaba era en usar el pisto para buscar amor
en este tiempo abundan los hombres que buscan mujeres chiquitas
tampoco pensaba en la marimba de los hijos
ái que vean lo que hacen
le caían tan mal por timbones
y porque no acababan nunca de crecer
¿Por qué sería que todo el mundo se reía a su paso?
Roque Dalton
LA NAINE DU CIRQUE EST PASSÉE...
La naine du cirque est passée
son petit museau tout barbouillé de rouge
voulant se croire pucelle
comme chaque fois qu'elle a un coup dans le nez
on aurait dit un petit cadavre de gamine qui vient de se noyer
sauf qu'en marchant elle remontait les fesses.
A quoi pensait-elle donc la petite naine ?
Elle pensait qu'elle allait tirer le Gros Lot
et qu'elle irait à Mexico avec le fric à Pâques
mais plutôt pas à Mexico parce qu'il y a plein de voleurs
et qu'elle allait plutôt monter un stand sur le Marché
et se contenter d'un petit séjour de temps à autre à Los Blancos
et ne plus travailler avec le cirque
et puis non finalement il vaudrait mieux tout porter à la Banque
en gardant juste cent colons pour faire un envoûtement
à la Grosse sa soeur
j'aurai sa peau parce que je le veux et si j'y laisse la mienne tant pis
Mais se servir du fric pour chercher de l'amour c'est la seule chose à
quoi elle ne pensait pas
il y en a plein des hommes à notre époque qui cherchent des femmes
petites
elle ne pensait pas non plus à sa ribambelle d'enfants
z'avez pas intérêt à faire chier
savent rien faire d'autre que de perdre aux cartes
et qui n'en finissaient pas de grandir
Vous pouvez me dire pourquoi tout le monde riait quand elle passait?
Roque Dalton (+MP)
ELEGÍA VULGAR PARA FRANCISCO SORTO
Francisco Sorto es un reo común de la
Penitenciaría Central de El Salvador que
perdió la razón a causa de un encierro de
cuatro años en la terrible celda número
nueve. Loco como está, deambula hoy
silencioso entre los reos del Presidio Pre-
ventivo, y por las tardes, al ver pasar las
golondrinas y los pericos desde el patio
del Penal, canta con los ojos llorosos y
la voz sin ritmo, viejos tangos de Gardel...
Francisco Sorto tiene
nueve años de estar preso.
Mató porque tenía que matar.
Porque tenía que ser duro y terrible
en su tierra reseca donde el pan no se nombra,
en su tierra reseca, reseca, reseca,
donde tan sólo cae el polvo sobre la risa ciega
y el cerebro sin letras
grita su calcinada música y su innumerable llanto.
Francisco Sorto tiene
nueve ojos de estar preso.
Nueve gritos de luz donde los siglos bailan
como niños pequeños.
Nueve "mil ochocientos tantos" espantosos.
Nueve rascarse el corazón con piojos
y darse miedo de uno
con una palabrota a flor de dientes.
Nueve lágrimas negras de silencio y de frío.
Nueve tenientes altos
riendo después de fusilar el aire,
haciéndonos llorar
como que hablan de ríos con fresca palazón en las riberas,
como que hablan de llanos que no tienen ni cercos de piedra
donde uno puede dormitar con la barriga ante los astros.
ÉLÉGIE VULGAIRE POUR FRANCISCO SORTO
Francisco Sorto est un droit commun du
Pénitencier Central du Salvador qui a
perdu la raison après avoir été enfermé
quatre ans dans la terrible cellule numéro
neuf. Il est fou et il déambule en silence
au milieu des inculpés du Bagne Préventif,
l'après-midi il voit passer les hiron-
delles et les perruches, et il chante les
yeux embués, sans rythme, de vieux tangos
de Gardel...
Francisco Sorto en a pris
pour neuf ans.
Il avait tué parce qu'il le fallait.
Parce qu'il fallait qu'il soit dur et terrible
sur sa terre archisèche où l'on ne nomme pas le pain,
sur sa terre archisèche, sèche et sèche,
où ne tombe que la poussière sur le rire bouché
où le cerveau sans lettres crie
sa musique, calcinée, sa plainte, innombrable.
Francisco Sorto en a pris
pour neuf yeux.
Neuf hurlements de lumière où les siècles
dansent comme des enfants.
Neuf "mille huit cent et quelque" atroces.
Neuf à se gratter le coeur plein de poux
et à se faire peur
avec un juron à fleur de dents.
Neuf larmes noires de silence et de froid.
Neuf les grands lieutenants
qui rient après avoir fusillé l'air
et qui nous font pleurer
voilà qu'ils parlent de rivières aux berges fraîchement retournées
voilà qu'ils parlent de champs sans même un muret de pierre
où l'on peut s'endormir, le ventre face aux étoiles.
Nueve, carajo,
nueve años disfrazados de pescozón
y uno amarrado;
nueve años, nueve años,
nueve años que no le caben en la boca del mundo,
nueve años de los que se diría
que solamente son sesenta y ocho mil
ochocientas cuarenta horas
si uno supiera de pupitres y números.
Francisco Sorto, hermoso
con su cara de mono
y limpio
como la húmeda tierra que nos escucha por los pies.
Francisco Sorto, solitario
en el centro de ochocientos penados.
Francisco Sorto sin visitas los domingos.
Francisco Sorto curándose los golpes
con el excremento de las gallinas.
Francisco Sorto cuatro años a oscuras
y esposado, bien duro, en la celda de castigo.
Francisco Sorto,
¡qué grande,
qué maravilloso y hombre eres,
para que todavía no se te olvide cantar!
Roque Dalton
Neuf, putain de merde,
neuf ans déguisés en gnons
et toi tu es attaché;
neuf ans, neuf ans,
neuf ans qui ne tiennent pas dans la bouche du monde,
neuf ans dont on dirait
qu'il ne font guère que soixante
huit mille huit cent quarante heures
si tu t'y connaissais en pupitres, en numéros.
Francisco Sorto, qui est beau
avec son visage de singe
et propre
comme la terre humide qui nous écoute par les pieds.
Francisco Sorto, solitaire
au centre de huit cents condamnés.
Francisco Sorto sans visites le dimanche.
Francisco Sorto qui soigne ses blessures
avec de l'excrément des poules.
Francisco Sorto quatre ans dans le noir
aux fers, et bien serrés, dans le cachot.
Francisco Sorto,
que tu es grand,
que tu es homme et merveilleux,
pour ne pas avoir oublié encore de chanter !
Roque Dalton (+MP)
HISTORIA DE UN AMOR (Documentos)
I - LOS ORÍGENES
Nos conocimos en San Jacobo, una tarde de octubre. Un organista inglés, Simon Preston, para ser exactos, terminaba de tocar una obertura para coral de Bach ("Kommheiliger Geist"). La muchacha estaba justo delante de mí, era alta y rubia, de carnes duras. Como culminación de unas de las tantas olas sordas que se producían en aquel apretujamiento humano, mis labios vinieron a chocar brutalmente contra su nuca desnuda (usaba aquel día ese peinado alto que no le queda de lo mejor). Volvió el rostro, mostrándome la mayor cantidad de furia por milímetro cuadrado que es dable encontrar en dos ojos azul turquesa. Supongo que mi terror fue tan evidente y de una calidad tan eisensteiniana, como que fue capaz de colocar un trocito de leche y miel (es decir, un caramelo metafísico) en la pequeña boca de aquella indignación tan súbita, pues, de inmediato, el rostro de la muchacha se transfiguró, diluyéndose en la más estimulante expresión de piedad-simpatía que yo hubiese visto jamás. Entonces, temblando un poco (en forma que me permito recomendar a todos los que en el futuro se hallen en semejante trance), la besé respetuosamente en una mejilla y luego, final y triunfalmente, en la boca. Para entonces el organista ponía en fuga, en muy glorioso desorden para milicias de tanta fama, a los subpoderes masivos del Reino celestial : nos arrojaba desde la altura de la Fantasía y Fuga sobre el tema "Ad nos, ad salutarem undam", de Liszt, como noticia de libertad al foso de los condenados a muerte. Sin embargo, un ciego que estaba junto a nosostros nos buscó los cuerpos y nos dio palmaditas, asintiendo con señorío y dulzura, en las espaldas : había escuchado además el minúsculo ruido de nuestros labios al separarse. Una gorda vieja judía, por el contrario, aprovechó mi arrobamiento para hundirme el codo peligrosamente cerca del hígado. Alguien por ahí olía excesivamente a ajo rancio. María (entonces yo no sabía aún que se llamaba María) se apretó contra mi cuerpo, puso su rostro sobre mi pecho y cerró los ojos. Así escuchamos el Studio Sinfónico, de Bossi. Aquella misma noche nos casamos ... (sigue)
HISTOIRE D'UN AMOUR (Documents)*
I - LES ORIGINES
Nous nous sommes connus à Saint Jacob un après-midi d'octobre. Un organiste anglais, Simon Preston pour être précis, venait de jouer une ouverture pour choral de Bach ("Kommheiliger Geist"). La jeune fille était juste devant moi, elle était grande et blonde, à la chair ferme. Comme si culminait l'une de ces nombreuses vagues sourdes qui se produisaient dans cet entassement humain, mes lèvres sont venues se heurter brutalement contre sa nuque découverte (elle portait ce jour-là cette coiffure relevée qui ne lui va pas tellement bien). Elle s'est retournée pour me montrer la plus grande fureur au millimètre carré qui se puisse rencontrer dans deux yeux bleu turquoise. Je suppose que ma terreur a été si évidente et d'une telle qualité eisensteinienne qu'elle a pu mettre un peu de lait et de miel (c'est-à-dire un caramel métaphysique) dans la petite bouche de cette indignation si subite, car soudain le visage de la jeune fille s'est transfiguré et s'est dilué dans l'expression la plus encourageante de pitié-sympathie que j'aie jamais vue. Alors, en tremblant un peu (d'une manière que je me permets de recommander à tous ceux qui se trouveront dans une situation aussi délicate), je l'ai respectueusement embrassée sur la joue et, finalement, triomphalement, sur la bouche. A ce stade l'organiste faisait fuguer, dans un très glorieux désordre pour des milices si prestigieuses, les sous-puissances massives du Royaume céleste : il nous déversait des hauteurs la fantaisie et la fugue sur le thème "Ad nos, ad salutarem undam", de Liszt, telle une nouvelle de libération à la fosse des condamnés à mort. Cependant, un aveugle qui était près de nous chercha nos corps et nous donna de petites tapes dans le dos avec douceur : il avait écouté aussi le bruit minuscule qu'avaient fait nos lèvres en se séparant. Une grosse vieille juive, au contraire, profita de mon extase pour m'enfoncer le coude dangereusement près du foie. Quelqu'un par là sentait excessivement l'ail rance. Maria (à ce moment-là je ne savais pas encore qu'elle s'appelait Maria) se serra contre moi, posa son visage contre ma poitrine et ferma les yeux. Nous écoutâmes ainsi l'Étude Symphonique de Bossi. Nous nous mariâmes le soir même, après que j'eus obtenu, ___
*Traduction Fanchita Gonzalez-Battle
(continuaciôn) nos casamos, luego de lograr, usando todas mis influencias con el Partido, la dispensa de los trámites previos. Pero ella durmió todovía esa noche en casa de sus padres, que se mostraron perplejos con las noticias. Yo escribí un poema, poblado de aleluyas, hosannas, etc...
II- ESCRITO EN UNA SERVILLETA
Alzo mi copa, camaradas,
y ante todo pido que me perdonéis
por atraversar sin permiso y sin compostura
las puertas de la emoción:
nuestro hermano de tan lejano país,
nuestra hija de las entrañas, niña de nuestros ojos
fundan su noble casa sobre una firme piedra.
Hijos del pueblo, comunistas los dos,
han escuchado
la fulminante voz del corazón.
La alegría es también revolucionaria, camaradas,
como el trabajo y la paz.
Bodas de flores rojas,
¡hurra por ellos!
¡Mucho amor uno al otro!
Siempre fieles y mutuamente apoyados
nos darán hijos hermosos
(ya esto dicho con el perdón)
que lucirán muy bien los primeros de Mayo.
Y es que a partir de ahora
cada uno es un camarada
multiplicado por dos.
Esto es como si dijéramos
el lado práctico del romance.
Comamos y bebamos, camaradas.
en utilisant toutes mes influences dans le Parti, la dispense des démarches préalables. Mais elle dormit encore cette nuit-là chez ses parents qui se montrèrent perplexes devant la nouvelle. J'écrivis un poème, peuplé d'alléluias, d'hosannas, etc...
II - ECRIT SUR UNE SERVIETTE
Je lève mon verre, camarades,
et tout d'abord je vous prie de me pardonner
si je franchis sans permission et sans façon
les portes de l'émotion :
notre frère d'un si lointain pays,
et la fille de nos entrailles, prunelle de nos yeux
fondent leur noble foyer sur une pierre ferme.
Fils du peuple, tous deux communistes,
ils ont écouté
la voix tonnante du coeur.
La joie aussi est révolutionnaire, camarades,
comme le travail et la paix.
Noces de fleurs rouges,
hurrah pour eux !
Beaucoup d'amour de l'un à l'autre !
Toujours fidèles et mutuellement soutenus
ils nous donneront de beaux enfants
(ceci dit avec votre permission)
qui feront très bien au Premier Mai.
Car à partir de maintenant
chacun est un camarade
multiplié par deux.
C'est un peu comme, dirions-nous,
le côté pratique de l'idylle.
Mangeons et buvons, camarades.
III - REFLEXIÓN ANTE EL ESPEJO
Extranjero:
Has hecho correr en demasía el corazón,
no lo has aligerado de la carga de tus costumbres.
Ella no era, lo que se dice, una virgen,
pero podrás jurar que no ha tenido trotes excesivos:
no obstante,
anota frente a tus ojos fuertemente
esta sentencia:
en la primera borrachera
no deberás gritarle
que tus dudas la coronan
como reina de las putas.
Recuérdalo bien:
la quieres mucho.
IV - EL PASO DE LOS AÑOS
ELLA (un martes):
La melancolía no te sirve ya para nada :
sólo para escupir sobre el cesto de papeles,
lamentar el final de tu amada botella de ginebra
y decidirte a no ir más a ese sucio cine de Holesovice
donde te espera Zdena con la nariz helada como un perro.
Ahora te levantas tardísimo
y en el espejo tu lengua luce blanca y amarga,
tampoco esas rotundas marchas hitlerianas
sirven para azuzarte más el corazón matutino.
Es propio de una junventud como la tuya,
demasiado larga, quiero decir.
III - REFLEXION DEVANT LA GLACE
Etranger :
Tu as fait courir ton coeur à l'excès,
tu ne l'as pas allégé de la charge de tes habitudes.
Elle n'était pas ce qu'on appelle une vierge,
mais tu pourras jurer qu'elle n'a pas eu d'aventures excessives :
cependant,
note bien devant tes yeux
cette sentence :
à la première saoulerie
tu ne devras pas lui crier
que tes doutes la couronnent
comme la reine des putes.
Rappelle-toi bien :
tu l'aimes beaucoup.
IV - LE PASSAGE DES ANNÉES
ELLE (un mardi) :
La mélancolie ne te sert plus à rien :
sinon à cracher sur la corbeille à papiers,
à déplorer la fin de ta chère bouteille de genièvre
et à te décider à ne plus aller dans ce sale cinéma de Holesovice
où Zdena t'attend le nez gelé comme un chien.
Maintenant tu te lèves très tard
et dans ta glace ta langue apparaît blanche et amère,
ces retentissantes marches hitlériennes non plus
ne servent plus à exciter ton coeur matinal.
C'est le propre d'une jeunesse comme la tienne,
trop longue, veux-je dire.
Ni el olvido es la tormenta que imaginaste :
tan sólo un tenue velo de color amarillo
cayendo por su propio peso en el acuario de las orquídeas.
Tendrás una madurez común,
disputarás con tus hijos la lonja más gorda del steak familiar
y para poner sabor dramático en tu vida
bastarán ciertos sábados con Beethoven y Bach.
Esa es la gloria bíblica.
Cada quinientos años nace un hombre que escape a esta ley.
Lo demás es cuestión de tu orgullo, espejismos.
YO:
Notable esfuerzo para acusarme
de tener citas con Zdena.
La estupidez y la falta de sueño
son las únicas causas de la vejez.
Con mi (lo acepto) irritante brillantez
y con saltar de la cama a las doce del día
pienso seguir siendo un muchacho por treinta años más.
Luego me derrumbaré (por respecto a mis hijos)
y mi epitafio será falso y piadoso :
"Entre los 26 y los 27 años,
etapa que se prolongó durante casi toda su vida,
fue el hombre más inteligente del mundo.
Después se casó."
ELLA (un jueves):
¿El socialismo? No está mal:
aun los pobres más pobres
tenemos tostadores de pan,
televisores, medias francesas,
buenos zapatos, mejor olla,
ropas de moda recién pasada en París,
vacaciones pagadas, refrigeradora,
sueños muy serios con un auto pequeño
para la próxima primavera,
viajes nada ridículos
a la oficina del Turismo Extranjero.
Lo único malo es que todo ello es mejor
en Alemania Occidental.
L'oubli lui-même n'est pas le tourment que tu imaginais :
ce n'est qu'un fin voile de couleur jaune
qui tombe de son propre poids dans l'aquarium des orchidées.
Tu auras une maturité ordinaire,
tu disputeras avec tes enfants le plus gros morceau du steak familial
et pour donner à ta vie une saveur dramatique
quelques samedis avec Beethoven et Bach te suffiront.
C'est la gloire biblique.
Tous les cinq cents ans il naît un homme qui échappe à cette loi
Le reste est effet de ton orgueil, et mirage.
MOI :
Remarquable effort pour m'accuser
d'avoir des rendez-vous avec Zdena.
La stupidité et le manque de sommeil
sont les uniques causes de la vieillesse.
Avec mon intelligence brillante et (je l'accepte) irritante
et comme je sors du lit à midi
je pense rester un jeune homme pendant trente ans encore.
Ensuite je m'effondrerai (par respect pour mes enfants)
et mon épitaphe sera fausse et pieuse :
"Entre 26 et 27 ans,
étape qui se prolongea durant presque toute sa vie,
il fut l'homme le plus intelligent du monde.
Puis il se maria."
ELLE (un jeudi) :
Le socialisme ? Ce n'est pas mal :
même les plus pauvres
nous avons des grille-pain,
la télévision, des bas français,
de belles chaussures, de la bonne bouffe,
des vêtements de l'avant-dernière mode à Paris,
des vacances payées, un réfrigérateur,
des rêves très sérieux de petite voiture
pour le printemps prochain,
des voyages qui n'ont rien de ridicule
au bureau du Tourisme Etranger.
Le seul ennui c'est que tout cela est mieux
en Allemagne de l'Ouest.
¿Acaso no conoces los trinchadores eléctricos,
los chiclets de LSD,
el vino en polvo,
los preservativos con diseños Op?
Como poeta proletario
tienes derecho al ridículo,
pero no exijas
a quien con tanto amor se te desnuda
vivir de grandes tragos de moral
servida en vasos de Economía Política...
YO:
¿Sabes que podría pedir el divorcio
- brillante idea -
por incompatibilidad ideológica?
ELLA:
No tengas miedo de las palabras.
Di: por crueldad mental.
Comprendo que abuso de la realidad
frente a una mentalidad como la tuya
que sólo cree en la pasión.
YO:
Un día te arrastraré hasta mi país,
el cosmos cómico,
el microcosmos anacrónico,
donde aún se dan puntapiés bajo la mesa
Caín y Abel.
Esa será mi larga venganza,
el capítulo final de esta guerra amorosa:
tus orgullosas tetas checoslovacas
marchitándose entre los implacables volcanes.
Claro
que por ello habría que hacer antes una revolución,
y yo, vamos, quiero decir, mi médico...
Tu ne connais peut-être pas les couteaux électriques,
le chewing-gum au LSD,
le vin en poudre,
les préservatifs décorés en style Op ?
En tant que poète prolétaire
tu as droit au ridicule,
mais n'exige pas
de qui se met nue pour toi avec tant d'amour
de vivre de grandes gorgées de morale
servie dans des verres d'Economie Politique...
MOI :
Tu sais que je pourrais demander le divorce
- brillante idée -
pour incompatibilité idéologique ?
ELLE :
N'aie pas peur des mots.
Dis : pour cruauté mentale.
Je comprends que j'abuse de la réalité
devant une mentalité comme la tienne
qui ne croit qu'à la passion.
MOI :
Un jour je te traînerai jusqu'à mon pays,
le cosmos comique,
le microcosme anachronique,
où Caïn et Abel se donnent encore
des coups de pied sous la table.
Ce sera ma longue vengeance,
le chapitre final de cette guerre amoureuse :
tandis que tes orgueilleux seins tchécoslovaques
se faneront parmi les implacables volcans.
Bien sûr,
il faudrait pour cela faire d'abord une révolution,
et moi, eh bien, je veux dire, mon médecin...
V - CARTA
Hotel Hybernia, Praha
Las heridas que tú causas gozan de buena salud. Es decir, mantienen fresca su condición mortal. Por sí mismas, sin necesidad de que sobrevenga la gangrena o sus sucedáneos. ¿Tienes por ello un gran mérito? No mayor que el conseguido por el labrador holgazán arrojando la semilla en tierra ajena, por muchos años abonada : no valorará nunca el hecho de que ese árbol poderoso contó tan sólo con un gesto suyo para nacer. Claro, tú sabes que te amo. Ese conocimiento es tu gran arma y no hay duda de que tienes una loable vocación de esgrimista. La agresividad fina, el crimen del asalto-a-fondo que antes que nada debe conservar la pureza de la línea. Pero no es eso todo. Que de serlo, esta especie de reclamo (lamentación, si se quiere) me retrataría como un amargado hipersensible, como un meticuloso cientifizador de los mecanismos de la frustración o como un desocupado imbécil. Lo peor es el telón de fondo: esa prepotencia nacional que te sale por los poros y te captura cada palabra dicha a lo mejor inocentemente por la boca. ¡Mundo de mierda, caray, el que entonces se contempla desde tu lado! Claro, ustedes son los seres que acaparan las calidades superiores, son dramáticos, atormentados y demoníacos. Nosotros podemos, en el mejor de los casos, aspirar a ser divertidos y simpáticos. Tú y tus amigos son personajes de Kafka, yo y mis sombras vivimos en el mundo de los comics. Nosotros no somos capaces de ciertos clímax, aun de ciertos clímax de lo sombrío. En cambio ustedes nos califican, nos miden, pesan, hurgan. Nosotros, en fin, no los comprendemos a ustedes (esto lo dices adoptando un tono en que por primera vez he visto reunidos ciertos matices que consideraba irreconciliables : un miedo campesino por la posibilidad de ofender, un bien gozado desprecio, una candorosa ignorancia, etc., piadoso etcétera). La sonrisa con que repites infinitamente el "¿entiendes?" está siempre a punto de "convertirse en polvo y basura". ¿Qué fue de la vida, de aquella vida en el centro de la cual nos encontramos, una tarde de octubre, en San Jacobo? Yo he perdido ya la capacidad de replicarte dignamente. Y esta carta, que es el comienzo de la despedida, de una despedida que quiere ser antes que nada civilizadamente amable...
Roque Dalton
V - LETTRE
Hôtel Hybernia, Prague
Les blessures que tu causes sont en bonne santé. C'est-à-dire qu'elles conservent fraîche leur qualité mortelle. En soi, sans qu'il soit besoin que survienne la gangrène ou ses succédanés. Y as-tu un grand mérite ? Pas davantage que le cultivateur paresseux qui jette les graines en terre étrangère, enrichie d'engrais depuis plusieurs années: il ne connaîtra jamais la valeur d'un arbre puissant qui n'a compté que sur un geste de lui pour naître. Bien sûr, tu sais que je t'aime. Et cette connaissance est ta grande arme et il n'y a pas de doute que tu as une vocation louable d'escrimeuse. L'agressivité fine, le crime de l'estocade qui doit avant tout conserver la pureté de la ligne. Mais ce n'est pas tout. Si ça l'était, cette espèce de doléance (de lamentation si l'on veut) me ferait apparaître comme un hypersensible aigri, comme un scientifiseur méticuleux des mécanismes de la frustration ou comme un oisif imbécile. Le pire est la toile de fond : cette supériorité nationale qui te sort par les pores et qui s'empare de chaque mot que tu dis peut-être innocemment. Monde de merde, bon sang, que celui qu'on contemple alors vu de ton côté ! Bien sûr, vous êtes les êtres qui accaparent les qualités supérieures, vous êtes dramatiques, tourmentés et démoniaques. Nous pouvons, dans le meilleur des cas, aspirer à être drôles et sympathiques. Toi et tes amis vous êtes des personnages de Kafka, moi et mes ombres nous vivons dans le monde des comics. Nous, nous ne sommes pas capables de certains "climax", même pas de certains climax dans le sombre. En revanche, vous nous qualifiez, vous nous mesurez, vous nous soupesez, vous nous aiguillonnez. Enfin nous, nous ne vous comprenons pas (c'est ce que tu dis sur un ton où j'ai trouvé réunies pour la première fois certaines nuances que je croyais inconciliables : une crainte paysanne devant le risque d'offenser, un mépris satisfait, une candide ignorance, etc., pieux et coetera). Le sourire avec lequel tu répètes à l'infini le "tu comprends_?", est toujours sur le point de "se transformer en poussière et en ordure". Qu'est devenue la vie, cette vie au centre de laquelle nous nous sommes trouvés un après-midi d'octobre à Saint Jacob ? J'ai déjà perdu la possibilité de te répondre dignement. Et cette lettre, qui est le commencement de l'adieu, d'un adieu qui veut être avant tout civilement aimable...
Roque Dalton (+MP)
ME HAS FALTADO DEL PECHO TÚ ME FALTAS
España del abuelo muerto
en sábanas de Holanda
su cadáver parado bajo la tierra tenso
en el que no entraron los gusanos
tosiendo noblemente junto a los arroyos subterráneos
desde el alma de roble mojado por el vino.
España de viejas maldicientes resecas
vírgenes hasta más no poder hasta quedarse calvas
del hondo espíritu
España mi sentimiento de nacionalidad
mascando goma inglesa de mascar
curándose
los arcabuzazos de hace cuatrocientos años
con goma de mascar
alcanza a dar su llanto por Miguel Cervantes
el antiespañol más bien dotado
que aherrojan hoy los ateneos en un florero muerto.
España me sonríe
"great grass bell of austerity"
"when the sobriety
was the drunkness".
Roque Dalton
TU M'AS MANQUÉ AU COEUR TU ME MANQUES
Espagne de l'aïeul mort
dans des draps de Hollande
son cadavre debout sous la terre rigide
où les vers n'ont pas pu rentrer
et noblement toussant sur le bord des ruisseaux souterrains
du haut de son âme de chêne trempé dans le vin.
Espagne aux petites vieilles médisantes desséchées
vierges à n'en plus pouvoir à en perdre leurs cheveux
et à l'esprit profond
Espagne mon sentiment de nationalité
qui mâche de la gomme anglaise qui se mâche
qui soigne
les coups d'arquebuse d'il y a quatre cents années
avec de la gomme à mâcher
et va jusqu'à pleurer le deuil pour Cervantès
cet anti-espagnol le mieux doué
que les universités ont mis aux fers dans un pot de fleurs.
L'Espagne me sourit
"great grass bell of austerity"
"when the sobriety
was the drunkness".
Roque Dalton (+MP)
POR QUÉ ESCRIBIMOS
Uno hace versos y ama
la extraña risa de los niños,
el subsuelo del hombre
que en las ciudades ácidas disfraza su leyenda,
la instauración de la alegría
que profetiza el humo de las fábricas.
Uno tiene en las manos un pequeño país,
horribles fechas,
muertos como cuchillos exigentes,
obispos venenosos,
inmensos jóvenes de pie
sin más edad que la esperanza,
rebeldes panaderas con más poder que un lirio,
sastres como la vida,
páginas, novias,
esporádico pan, hijos enfermos,
abogados traidores
nietos de la sentencia y lo que fueron,
bodas desperdiciadas de impotente varón,
madre, pupilas, puentes,
rotas fotografías y programas.
Uno se va a morir,
mañana,
un año,
un mes sin pétalos dormidos;
disperso va a quedar bajo la tierra
y vendrán nuevos hombres
pidiendo panorama.
Preguntarán qué fuimos,
quiénes con llamas puras les antecedieron,
a quiénes maldecir con el recuerdo.
Bien.
Eso hacemos :
custodiamos para ellos el tiempo que nos toca.
Roque Dalton
POURQUOI ON ÉCRIT
On fait des vers et on aime
le rire étrange des enfants,
le sous-sol de cet homme
qui dans la ville acide maquille sa légende,
l'instauration de la joie
que la fumée des fabriques prophétise.
On a entre les mains un petit pays,
d'horribles dates,
des morts qui exigent comme des couteaux,
des prélats vénéneux,
d'immenses jeunes debout
sans autre âge que l'espoir,
des boulangères rebelles, au pouvoir de lys,
des tailleurs, comme la vie,
des pages, des fiancées,
du pain sporadique, des fils malades,
des avocats qui trahissent
les descendants de la sentence et ce qu'ils furent,
les noces gâchées de l'impuissant,
mère, protégées, et ponts,
photos coupées, programmes.
On va mourir,
demain,
un an,
un mois sans pétales dormants;
on se dispersera, sous terre,
et des hommes nouveaux viendront
demander l'horizon.
Ils demanderont qui nous étions,
ceux qui les ont précédés de flamme pure,
et qui maudire en souvenir.
Bien.
Voilà ce que nous faisons :
nous gardons pour eux le temps qui nous échoit.
Roque Dalton (+ MP)
LOS MUERTOS ESTAN CADA DÍA MÁS INDÓCILES
Los muertos están cada día más indóciles.
Antes era fácil con ellos:
les dábamos un cuello duro una flor
loábamos sus nombres en una larga lista:
que los recintos de la patria
que las sombras notables
que el mármol monstruoso.
El cadáver firmaba en pos de la memoria
iba de nuevo a filas
y marchaba al compás de nuestra vieja música.
Pero qué va
los muertos
son otros desde entonces.
Hoy se ponen irónicos
preguntan.
¡Me parece que caen en la cuenta
de ser cada vez más la mayoría!
Roque Dalton
LES MORTS SONT DE JOUR EN JOUR PLUS INDOCILES*
Les morts sont de jour en jour plus indociles.
Autrefois c'était facile avec eux :
nous leur donnions un col dur une fleur
nous chantions leurs louanges sur une longue liste :
By Maria poumier | June 16, 2010 at 08:35 AM EDT | No Comments
“Roque y su roca” : de manifiestos y poesías
por Maria Poumier
El término “manifiesto”, tantas veces levantado en alto a lo largo del siglo pasado, tiene su origen en la lengua técnica de los aduaneros; surge en los idiomas romances antes de 1365, fecha en que aparece consignado por escrito por primera vez. El manifiesto es el documento que pide la administración de aduanas para saber qué se oculta en las entrañas de la nave que se acerca a la costa. El manifiesto es pues un documento de la esfera comerciante, que tiene tres aspectos, correspondientes a funciones distintas : la confesión de mercancías con un valor determinado, que merece atención, que le despierta la codicia a la administración, la cual podrá exigirle cierto rendimiento, una tasa, una utilidad pública; es además un documento de identidad, en forma de lista de productos, es descriptivo; por fin lleva en sí el testimonio de la presión exterior : tiene la agresividad contenida del texto que nace por obligación, porque no le queda más remedio, para que le den el pase a la nave entrante, es un acto de sumisión impuesta. Hay comerciantes honestos, que por ser hombres, desean sinceramente respetar las leyes de los países por los que andan, y no tiene nada que ocultar. Pero a veces el comerciante lleva mercancías prohibidas, o contrabando, o hace trampa acerca del valor de lo declarado. El manifiesto puede ser un texto que sirve de pantalla para engañar a lectores supuestamente tontos, los aduaneros, formateados por un estrecho oficio de vigilantes; al aduanero malo tal vez se le pueda corromper, comprar a su vez; porque comparte con el comerciante deshumanizado cierta creencia en que el valor de cambio es algo más serio que el valor de uso. Si el comerciante quiere que el manifiesto sea tomado como texto honesto y sincero, cuando en realidad tapa dobleces, hace falta que lo haga atractivo, de modo que no se sospeche las mentiras por omisión que pueden estar escondidas detrás del texto. Por eso el manifiesto tiende al texto publicitario, rutilante, seductor e hiperbólico : por lo menos cuando tapa un cargamento de contrabando, tiene que exagerar algo el valor de lo declarado, para ahuyentar la sospecha. En la esfera del comercio de bienes culturales, si no se engalana, el manifiesto deja de ser tal en sentido literario: no relumbra más que cualquier otro documento de contabilidad. Si el término manifiesto se ha deslizado a la esfera puramente literaria, es por lo retórico que pueda tener, por su carácter desafiante, su calidad de texto que actualiza la tensión cargada de resentimiento entre el controlado y el controlador. El manifiesto en literatura surge solamente en un contexto de reivindicación de libertad contra lo que está definido de antemano como autoridad represiva. Volver a los orígenes comerciales del manifiesto permite entender por qué es un género literario, definido habitualmente por una finalidad, la de convencer por determinados excesos, que tiene como objetivo cegar al ojo crítico y callarle la boca a la autoridad. Del testimonio de una lucha por el poder ideológico, nace un programa, una posibilidad para el lector de proyectarse en el porvenir. Manifiesto literario y político se dan la mano y se complementan : el uno persigue la apropiación de la mente ajena; el otro promete el poder sobre personas y bienes físicos.
Volviendo al punto de partida comercial, podemos decir que este también comporta reivindicaciones ideológicas, promociona valores : se ofrece como demostración de honradez; por lo tanto afirma que la honradez es un valor; y como el comerciante se declara a sí mismo insospechable, reclama la libertad de actuación para sí, plantea que si se le permite actuar sin trabas, aumentará la felicidad de los consumidores; de modo que reclama la abolición de las tasas en aras de los derechos de todos al bienestar y al desahogo; promete que si le dan la libertad a él, la libertad se regará por la sociedad, y conllevará automáticamente la felicidad; resulta pues que la lista de productos que es el cuerpo central del manifiesto funciona como muestra, promesa palpable de lo que todos desean, su propio esparcimiento y libertad; no hace falta pregonarlo de manera detallada: el comerciante tiene reservas inagotables, porque tiene programada la felicidad para todos : es democrático desde la raíz, ser democrático es su función : quiere poder venderse a todos; necesita que todos se crean compradores legítimos, por naturaleza, y de nacimiento. Si no estuvieran las trabas que ponen los gobiernos, podría redistribuir riquezas sin límites. Ahora bien, si en el público alguien advierte que esto es utópico, y que además las riquezas no son ninguna garantía de felicidad, se hace imprescindible añadir algunos argumentos : que esto que el comerciante trae es novedoso, es inédito, es incomparable; de no haber represión y competidores deshonestos, ya hubiera demostrado su cualidad única. De modo que la insubordinación le es imprescindible. Y la trampa se va a disfrazar de rebeldía. A los ojos del comprador, del aduanero y del traficante unidos en sus ilusiones, el artículo de contrabando siempre vale mucho más que el legal.
El manifiesto del surrealismo, por André Breton, de 1924, es uno de los más falsificadores del juicio literario. Reivindica y promete novedad, libertad, abundancia, placeres, riqueza espiritual, y desde su altanería, el acceso a la aristocracia del gusto para todos los que participen en la alta valoración del producto pregonado. Tiene vuelo, cólera contagiosa, impulso juvenil. “El surrealismo, tal como lo concibo, declara nuestro inconformismo absoluto de una forma tan radical que no se le podría llamar bajo ningún pretexto a testimoniar a favor del mundo real que está en tela de juicio ». Termina esta parrafada con descreimiento patético : « la tierra arropada en su verdor me deja tan indiferente como un aparecido cualquiera. Vivir y dejar de vivir son soluciones imaginarias. La existencia está más allá de eso”. Pero al final el texto se traiciona en su calidad de herramienta bélica : denuncia como infames realistas a escritores respetadísimos, como si fueran competidores en el mercado que quiere copar; para protegerse de ellos, los rebaja, los insulta. Condescendiente concede: “Víctor Hugo es surrealista cuando no es tonto”; y no le perdona a Dostoievski cierto párrafo de realismo documental; como buen inquisidor concluye: “hay que instruir el proceso de la actitud realista, después de la actitud materialista, ... inspirada del positivismo, de santo Tomás a Anatole France, me parece hostil a cualquier vuelo intelectual y moral. La odio, esta actitud, porque está hecha de mediocridad, odio, y chata suficiencia.” En estos excesos de lenguaje está la clave para desenmascarar a Breton: la competencia a la que teme es la de otros más grandes, y además indefensos, ya que fenecidos; en vez de verlos como hermanos en la religión del arte, merecedores de devoción, los declara autoridades despóticas contra los cuales no sólo el enjuiciamiento, sino el parricidio a traición es legítimo. Por suerte Breton dejó otras herencias mejores, pero es vergonzoso pensar que los profesores han pregonado su manifiesto como algo decisivo y fundador. Al darle semejante importancia, ellos han sido los minoristas que reparten en diminutas dosis digeribles y baratas la mercancía emponzoñada que trajo el mayorista para extender su imperio. En América, por suerte Vicente Huidobro fue algo más que el asesino de las rosas que quería quitarle el lugar al Creador, y supo en sus últimos libros volver a la poesía, como se dejó sumergir por el mar, ese del cual tan justamente dijo el “marinero en tierra” Rafael Alberti : “mar que merezco, mar que me mereces”.
América merecía un poeta que fuera hombre de acción y capaz de enderezar voluntades para abonar la tierra de todos. Roque Dalton fue un fundador de nación, y explicó cómo la poesía es la que lo llevó a la revolución. José Martí es uno de los que explicó el carácter necesario de la poesía, más necesaria que el pan, para el crecimiento de los pueblos. El cubano y gran descendiente de Martí Cintio Vitier mostró el heroísmo que había en la postura de Roque, a ese nivel en que poesía y acción se confunden, escribiendo : “ Roque y sus palabras cortadas a pico. Roque y el vértigo de su ser oral. Roque y su roca despeñándose a su lado, silenciosa, y él mirándola caer como en cámara lenta, mientras evocaba, pálido de risa, el sastre que no creyó en su autocrítica...”
A continuación se tratará de demostrar con un texto muy testimonial y comprometido de Roque, muy cargado de antipoesía, como le gusta decir a Roberto Fernández Retamar, es decir de algo que implica enfrentamiento, reacción contra un poder mal definido tal vez, pero abusivo en todos los casos; de cierta manera, a este texto se le siente la pólvora, se percibe impulsado por toda la agresividad de un manifiesto militante; se puede describir como antipoesía que es en realidad antesala de la poesía, camino de acceso a lo decisivo. El mal camino de los “ismos” europeos, síntoma de la gran crisis de Occidente en el siglo XX, por el que muchos se despeñaron, resultó para América un camino torcido, excitante y seguro para llevarnos a la ciudad soñada, que no era lo que preveían los teóricos. El ejemplo es el breve relato de tonalidad autobiográfica, conmovedor y divertidísimo titulado “El 357”, y publicado en Taberna y otros lugares, Premio Casa de las Américas, 1969. Dice así :
EL 357
Los vigilantes se dividen en varios grupos. El de los que apedrean a los conejos mientras corren desde el jardín con las margaritas en la boca, por ejemplo. El de los que caminan a saltitos frente a mi celda, gritando palabras del país y viendo en sus relojes la espuma de la lluvia. Y el de los que en la madrugada orinan al tiempo que me despiertan (con la luz de sus lámparas lamiéndome la cara) y me dicen mohínos que hoy hace más frío aún. A ninguno de estos grupos pertenece el 357, que fuera pastor y músico y que ahora es policía por culpa de una venganza nada clara y a quien (es decir, al 357) darán de baja este fin de mes. Todo por haberse escapado una noche e ido a dormir con su mujer hasta las nueve de la mañana, befa de los reglamentos.
Hace días, el 357 me regaló un cigarrillo. Ayer, mientras me miraba mascar una hoja de hierba-anís (que había logrado atraer hasta cerca de la reja con la vara de gancho que me fabriqué), me ha preguntado por Cuba. Y hoy ha sugerido que tal vez yo podría escribir un pequeño poema para él - hablando de las montañas de Chalatenango - para guardar como recuerdo después que me maten.
Escrito con una puntería que nos deja sin aliento, cumple con el requisito amado por los vanguardistas : fantasioso, descalabrado, y con esas preciosas incoherencias que convencen de que lo imposible es más real que lo trivial; pero además dice mucho más de lo que dice, nos dicta la norma literaria que necesita el luchador agobiado por su propio martirio.
A pesar de su brevedad excepcional, este texto constituye una obra completa. Es un ejemplo de miniatura abarcadora, compresión máxima de energías. Por una parte pretende ser legitimado por su autenticidad testimonial (narrador involucrado al máximo en el argumento, manejo de los paréntesis que sugieren la confesión balbuceada, mal controlada); por otra parte el lirismo inunda a los personajes, por evidente reverberación de la calidad mítica del personaje que se nos ofrece confundido con el narrador: preso inocente y mártir anunciado; el microcosmos opone al justo perseguido e indefenso frente a “los vigilantes”, la sociedad anónima, aplastante, reducida a la función despótica; y a pesar de su función asumida de guardianes de la injusticia opresora, cada uno está aludido por un gesto plástico, corporal, cálidamente humano. La alegoría del sentido soñador-libertario-enamorado de la existencia culmina en el personaje central, “El 357”. Se ofrece un paroxismo liberador : el representante de la maldad del mundo es inocentado por el cautivo, reencarnación de cristo y cristianismo vallejiano.
El metatexto normativo que se desprende de los rasgos “comprometidos” del texto podría ser abrumador: la belleza de un texto parecería descansar en la autenticidad bruta de lo vivido, en la predominancia del tema de la inocencia asesinada, en la alusión militante a algún caso histórico-político con el cual el que escribe se siente identificado, y que el lector debe reconocer como semejante al de sus propios combates.
Si esta fuera la lección del “357”, la conclusión sería aterradora, pues no dejaría legitimidad a otro tipo de creación: habríamos caído en el totalitarismo. Por suerte, ahí están la extrema brevedad, y la ligereza humorística del conjunto: por muy patético que sea el anuncio del crimen (aumentado por el conocimiento que tenemos del final trágico del poeta, asesinado, no por sus enemigos, sino por sus compañeros de la guerrilla), no puede excluir la alegría : el poeta es también el que sobrevivió a los días de aquel encarcelamiento, y el que tuvo la fuerza de hacer el relato añadiéndole un toque naturista, de empatía con lo vital elemental (flor, conejo, lluvia, orine, sexo, cariño, cigarrillo, hierba-anís, ensoñación, buen recuerdo).
A fin de cuentas, podría ser la miniaturización el rasgo decisivo para evaluar la calidad del texto. Pues se trata de una escritura que supedita la gravedad de sus presupuestos a la más drástica de las catarsis : liberación de la autocompasión por la humanización del verdugo; despojo de la vanidad del escribir bien y espaciosamente a favor del tartamudeo menudo; achicamiento de los problemas de vida o muerte; aligeramiento del bien y del mal por el buen humor: excelentes recetas para que lo testimonial supere la categoría de lo periodístico, y alcance la respiración de la imagen con resonancias.
Pero ¿quién ha dicho que esto tenía que ver con el testimonio? En los años setenta estaba de moda el testimonio. Para ser tomado en serio, era recomendable que el narrador hablara de sí mismo, y expusiese tajos de una biografía llena de ejemplaridades. Con esto cumplió Roque, y en este relato añade con desparpajo la confesión de que en su caso se trataba de una comedia delirante. Antipoesía, resultó plena poesía, poesía de siempre, con el abrazo, la lágrima y la dulce naturaleza. Por lo que tiene de confesión de un método, de la búsqueda de una honradez mayor que la estipulada por el gusto que pretendía llegar a ser dominante, sí es testimonio : fue riesgo asumido, fue derrota mortal anunciada de un revolucionario, es crecimiento de un poeta fundacional. Roque cumplió con “la traviesa musa centroamericana”, así estampillada por José Martí, y achicó de manera muy saludable las ínfulas de seriedad, la de ciertos americanos rebeldes, la de los temerosos que aconsejaban el realismo documental, la de la vanguardia europea que pretendía superarlos.
By Maria poumier | June 16, 2010 at 07:15 AM EDT | No Comments
Poemas Escogidos / Poèmes Choisis de David Escobar Galindo (El Salvador)
Selección, traducción y prólogo :
María Poumier - Ediciones Universidad Matias Delgado, San Salvador, 2005.
Prólogo y una traducciôn del poema augural
En busca de la sabiduría de creadores que entregan algo más que unexótico azoro abrumado, que entregan lo que de fiesta innombrable tiene su tierra, aunque les haya sido amarga, es hora de dar aconocer a algunos poetas injustamente mal conocidos de El Salvador, pequeño país apartado por la historia y la geografía, aquel del quedijo su poeta:
1. "País mío no existes"(Roque Dalton)
País mío no existes
sólo eres una mala silueta mía
una palabra que le creí al enemigo
Antes creía que solamenteeras muy chico
que no alcanzabas a tener de una vez
Norte y Sur
pero ahora sé que no existes
y que además parece que nadie te necesita(...)
Del mismo país habá dicho Menéndez y Pelayo:
Demasiados poetas en tan breve República...
Ya se ha reconocido en los versos de Roque Dalton al poeta completo de su tierra, y al perfecto guía turístico que uno busca en cada país desconocido : el que dijo los secretos de su país, el que lo enfrentó, lo cuestionó, lo sacudió y lo denunció; el que más se adentró en la historia muda, y desenterró lo indio, expuso a sus semejantes, explicó a los presos que se vuelven locos, a los mujeriegos comunes y corrientes, y sobre todo el que se vio en el espejo:
Nunca entendí lo que es un laberinto
hasta que, cara a cara con el mismo
perfil, hurgara en el espejo matutino
con que me lavo el polvo y me preciso.
Porque aquí somos más de lo que fuimos
a la orilla del sol alado y fino:
de sangre, reja y muro bien vestidos;
de moho y vaho y rata amados hijos.
(« Permiso para lavarme », in Taberna)
Esa lucidez y voluntad de honestidad se convirtieron en su estilo, en su firma, y todavía, casi treinta años después de su asesinato, se le procura imitar y se le prolonga en buena parte de la poesía de El Salvador. Ahora bien, otro poeta de su misma generación ha seguido creciendo desde los años setenta. En 1979, ya estaba antologado en la Biografía de la poesía hispanoamericana del hispano-uruguayo Hugo Emilio Pedemonte, quien advirtió tempranamente : « La aparición de David Escobar Galindo ha sido el acontecimiento más importante de la poesía centroamericana de los últimos veinticinco años, y diría que va en camino de superar a todos sus mayores, como un día sucedió con el imprevisto nicaragense Rubén Darío ». Ofrecemos a continuación un muestrario de la asombrosa capacidad de David Escobar Galindo, y afirmamos ya su « clasicia » extrema, según el concepto acuñado por José Lezama Lima,pues se ha hecho imán de la creatividad de los años noventa, en Centro-América por lo menos. Le atrae la concisión, y en mínimas fórmulas revela la envergadura con la cual arma los enlaces entre lirismo, caridad, mito filosófico. He aquí un cuarteto que conjuga a la vez el yoísmo extremado con el mejor aporte literario del cristianismo, es decir el cuento infantil insuperable de Belén, sin contar que lo agónico se encuentra allí dorado por el buen humor :
Dice el poeta: Existo
porque me hace morir cada vocablo.
Soy la contraparábola del Cristo :
nazco en la cruz y muero en el establo. (Esquirlas y vilanos, 1997)
2 "Soy el árbol, pensé" : David Escobar Galindo
Nació el 4 de octubre –día de San Francisco-- de 1943. Es el historiador de la poesía salvadoreña (Indice antológico de la poesía salvadoreña, UCA 1982) y es pensador abundoso, pero sobre todo un estilista que aclara. Estando vivo Roque, se le veía como su competidor directo; Roque habló sin cariño de él; él escribió de Roque « uno de los poetas más inteligentes de El Salvador. La mayor parte de la obra de Roque es muy audaz, en sus expresiones, en su concepción puramente poética y creo que será una obra perdurable, y no es la primera vez que lo digo » (Diario Latino, 15 septiembre de 1990). No queda más remedio que prolongar el paralelo con Roque. Como Roque, abandonó la torre de marfil, y en los años de la guerra civil no se quiso marchar. Al contrario de Roque, el hijo natural de la enfermera, él es hijo de sus antepasados, del libertador centroamericano José Arce, entre otros. Al contrario de Roque, no quiso mejorar su país mediante una revolución; y desde 1984, ha sido negociador de la pazentre los dos bandos pues, como dice,
« Un poeta pacífico por naturaleza tenía que poner toda su alma y todo su fervor en ese trabajo. Me puse conscientemente en el camino de la paz. Y se me ofreció el privilegio de participar en ese esfuerzo, que es la encomienda más importante de mi vida. Nunca hice nada con más ilusión que este trabajo. Nunca me sentí más poeta que en la mesa de negociación ».
Pertenece a la familia de Eliseo Diego, por el amor a la llaneza, y a la delicadeza elevada. El catolicismo les aporta algoreceptivo, y luminoso, carente de perversidad intelectual. Pero además creo que tiene la amplitud de visión de un Lezama que hubiera sido militante, que no sólo acepta y entiende lo real americano, sino que escribe en busca de unas coordenadas urbanas, y para superar los ínferos del individualismo. Recuérdese que muchos poetas definitivos no fueron revolucionarios, y lo pagaron con el repudio de una gran parte de la juventud; pero ¿es justo esperar a que los poetas conservadores se mueran, para que se les de universal reconocimiento ? ¿Casa de las Américas no es laCasa editorial que dio a leer a Borges a la juventud cubana, sin esperar a que se convirtiera al socialismo ni a que se muriera? Galindo creyó tempranamente en la reconciliación de El Salvador,
"cuando la guerra salvadoreña parecía una espiral sin fin"
y fue componiendo sonetos como quien registra la herida , sin dejar de observar alertando:
"Era muy difícil el entusiasmo por aquellos días, salvo para los fanáticos de todo plumaje, porque muchos de ellos sienten que la guerra es una especie macabra de autorrealización." (Los fuegos del azar, 1992)
Cuando ardía Troya, Galindo comentóla guerra con una obrita de teatro mitológico a lo griego, como hizo Cortázar con Los Reyes, como hizo Yourcenar con una Ariana (Qui n'a pas son minotaure): el aporte suyo fue nada menos que Las hogueras de Itaca, estrenada en 1984: escrita casi toda en alejandrinos rimados llanamente, comooráculos infantiles que inocentes y con toda naturalidad se dan la mano, escenifica las cuitas del pobre Ulises a su regreso; entre mucha profunda reflexión sobre el sentido de su aventura y de la guerra concluida, su sombra le va enseñando verdades :
Todo tu ser, Ulises,
es una oscilación de cicatrices.
Primero fuiste rey, feliz y bravo.
Luego, del sueño de la gloria esclavo.
Después, viajero que huye hacia su sueño.
Y ahora, simple máscara de isleño.
a lo cual él contesta, furibundo
¡Yo era tan sólo un héroe!
y ella, sin apelación :
Comprende ahora, Ulises: eres hombre completo,
¡Un héroe que llora, sin pavor ni secreto!
El desenlace ofrece la solución al problema inmediato de Ulises, quien al aterrizar no sabía si volverse a enyugar con la vieja y fiel Penélope, o levantar los ligeros velos de Nausicaa la de la playa ; opta por la que le dice y se desmaya:
Soy la última tabla para el náufrago griego...
¡Quiero ser en sus brazos un jadeo de hoguera!
La juventud es la única que le puede dar sentido al caos del alma veterana, y nada más saludable que esta alegría, esta ligereza típica en las letras salvadoreñas.
3 El hijo de Claudia Lars
El neoclasicismo de Galindo resulta dulce y melodioso, realmente pacificador, y lo que una quisiera demostrar es que no tiene nada de académico ni neoclonial, sino que plasma una salida que venía definiéndose en las letras salvadoreñas, y que tiene matices sutilmente americanos. Evidentemente él va buscando "la ciencia del encuentro con el alma enterrada" ; y resulta que este precioso verso tiene raíces profundas en las letras de ese país; El Salvador produjo una mujer poeta totalmente excepcional, que fue Claudia Lars (Carmen Brannon, 1879-1974); en sus versos se hallan varias claves, y surgen entre mucha afirmación rotunda estas preguntas:
¿Cómo forjar la caída de la infamia
y el día del pan nuestro
sin despliegue de cadáveres?...
Digo que el pan es ayuda de la sangre
y que valiéndonos de sus lentas escalas
al fin hallamos lo divino del cuerpo.
¿Qué busco yo por esta calle amenazante,
por este suelo de trampas y murallones?
Tal vez el nombre de mi alma. (« De la calle y el Pan », Donde llegan los pasos, 1953)
El diálogo entre Claudia y Galindo es constante; a diferencia de la inmensa mayoría de las poetisas americanas, ella no escribía para desahogar sufrimientos, sino en paz con el género humano; incluso cuando tiene poemas feministas, están cargados de serenidad, no contienen un ápice de rencor. Y esa rara "fuerteza", como dicen los campesinos de allí, va aparejada con mucha ternura hacia su padre, y la anulación sin drama de la figura materna. La transposición del sistema familiar en Galindo se da en un reconocimiento adorador a Claudia, abuela postiza, amiga de su abuela, a esta y a la madrey en la ausencia de figura paterna. Curioso quiasma, el uno sin padre, la otra sin madre, pero el resultado es idéntico : la paz agradecida:
Yo no soy Pedro
Juan,
ni Segismundo.
Yo no soy pura sangre,
ni mestizo,
ni natural del valle o de la estepa.
Mi pensamiento es unpequeño mundo.
Un mundo de orfandad de pura cepa.
Vine de no sé donde,
un día en que unas manos
se estrecharon a medias.
Y tú -poesía, viento-
ni lo haces más atroz, ni lo remedias. (Campo minado, 1968).
A Claudia Lars se le debe un hallazgo decisivo : el significado del nombre de su país :
Quizás tu nombre salve...¡tu nombre inexplicable!
pues no se lleva un nombre sin llevar un destino. (« Ciudad bajo mi voz », 1946)
Esta fe que confesaba con tanta ingenuidad, como un dictamen campesino, la convierte en una figura materna, que afianza con evidencias, y sus más sólidos versos son los sonetos a la casa y al árbol:
Ese es mi sitio, mi querencia humana,
para empezar de nuevo mi mañana
y borrar en su amparo la fatiga. (« Casa de piedra y sueño... »)
En Galindo abunda también el himno a la "Tierra de infancia", a la vieja casa, que en él es pobre, y a su patio, un verdadero género común a los creadores salvadoreños, todos muy atentos a lo frágil en su equilibrio:
Yo no me iré de esta casa
aunque el huracán arrecie!
Seguiré aspirando el moho
de sus ancianas paredes,
oyendo crujir maderas
en noches de viento fértil,
y contando entre las vigas
los murciélagos de siempre.
Yo no me iré de esta casa
de sus tres tiempos clementes,
de su patio con begonias,
de su estrellita en la frente,
de su virgen del Rosario,
y de su Arcángel prudente.
Aunque el huracán desboque
sus espumosos jinetes,
esta casa es mi universo,
con abrigos e intemperies,
y su pequeña nostalgia
guardada en cofres que huelen.
Porque esta casa es tan triste
como un difunto en diciembre,
porque tiene tantas grietas
que el aire en ella es un duende,
porque en alambres nerviosos
sus viejas ropas se tienden,
porque en la noche hay un eco
de bisabuelas ausentes,
porque en un cuarto cerrado
alguien llama y nadie viene... (1985, in Doy fe de la esperanza, 1993)
Lo que une a Claudia y a Galindo y los hace escribir cosas parecidas es una colocación semejante, un situarse conceptualmente que le cierra el paso a la duda: gente tan firme en su sentido delpaisaje que componen son gente que se ven a sí mismosdesde el futuro, ("ese después se fue volviendo espacio", dice en « El caballero de Magritte », Jazmines heredados, 1985) como si ya se hubieran visto en peligro de muerte y ya le hubieran perdido el miedo. Y efectivamente, se descubre en El Salvador una extensa familia de creadores que descansan en la seguridad de que la muerte no los aislará, y que por lo tanto no necesitan edificar una frontera defensiva con las palabras:
Yo no soy la bandera,
ni el perdón,
ni el cayado.
Ni soy el que descubre,
ni el que salva
o reclama ser salvado.
Yo no soy Pedro,
Juan
ni Segismundo.
Yo soy un soplo de aire,
un sonido que pasa.
El sonido fugaz de un milagro profundo.
Pues soy más que la carne misteriosa
en que alguien -una vez-
me trajo al mundo.(«Campo minado », in Primera antología, Barcelona, 1977)
4. Raúl Contreras y Lydia Nogales
Es posible que esta capacidad extraordinaria de situarse más allá del narcisismo angustiado sea algo indio, algo enseñado por la historia marginalizada del país, que sufrió menos despoblación y tiranía que los centros vecinos del imperialismo español, y que por lo tanto pudo mantener algo de conformidad contemplativa con los designios de la providencia; cuenta la leyenda que Pedro de Alvarado se aventuró cerca de Cuzcatlan, pero renunció a la conquista porque unos le dispararon una flecha en la pierna, otros le dijeron que no había riquezas de qué apoderarse, y que sólo se llevó de esa excursión una cojera vitalicia. La puntería de los poetas salvadoreños, su discreción para ocultar sus tesoros, tal vez ahuyenten todavía a mucho extranjero, decepcionado y levemente herido... Hay otro antecedente a la levitación que asombra en Claudia y en Galindo : Raúl Contreras (1896-1973), que escribió poco, que vivió mucho en España de diplomático, que cobraba también por atraer al turista creando hoteles y parques capitalinos, y que fue el poeta más perfecto, más inmaculado, pero de registro estrecho: en él, la huella extremoriental es más manifiesta que en los otros dos: la reencarnación, la visita de Dios en cada gesto delicado de abertura, la respiración zen se palpan a cada verso; es un místico que está más allá de la sorpresa y consigue escribir los versos naturales :
Alguien abrió con el mayor sigilo
mi puerta, de seguro mal cerrada.
Le vio, sin forma apenas, mi almohada,
el paso muelle y la palabra en vilo.
No, no era nadie que buscara asilo
ni que quisiera demandarme nada.
Con la primera luz de la alborada,
salió en silencio y me dejó intranquilo.
Eso fue todo. ¡Nada más! No espero
saber la causa ni atismbar los fines
de esa visita inesperada. Pero
esta mañana oí sonar violines.
Nada tampoco...¡Amaneció mi alero
cubierto de hojas rubias y jazmines!(En la otra orilla, 1974)
El tema de la visita misteriosa está también en otro buen poeta, Italo López Vallecillos. Pero en Raúl Contreras llegó a extremos raros : tan penetrable se sentía que le dio por escribir en femenino, y no fue transvestismo desafiante ni pasión por el teatro, sino anverso necesario para decir cosas excesivamente sutiles, en que se cruzaron todos los reinos, y quedó lumínico el despiste :
El verde era mi verde. Yo la arisca
guardiana de la lluvia y la ventisca,
el charco que se orilla o que se esconde.
El sauce era mi sauce. Y yo del sauce.
La tala fue mi tala. Agua sin cauce,
el verde está en mi verde...pero ¿dónde?(id)
Se puede observar que el terrora la tala tiene sus letras de nobleza femenina en América desde Gabriela Mistral. En el caso de Lydia Nogales hay una dimensión colectiva en la vivencia de una mutilación que se descubre apenas, que no llega al espanto de lo consciente, y esto podría ser una faceta secreta del americanismo, todavía poco formulada.
Y fue un grandísimo misterio por los años 1950 adivinar quién era Lydia Nogales, la que mandaba esas cosas tan justas y mujeriles. Se sospechó de Claudia Lars, se imaginó a una esposa enclaustrada. Hasta que a Raúl se le escapó : mandó un soneto ya conocido de Lydia Nogales como suyo: maravilloso olvido de sí.Contreras vivió muchos años en Madrid, y su escritura tiene un rigor muy español. Manuel Machado celebró su delicadeza, y es tan puro y profundo como Guillén el andaluz, pero tiene una voz de ausencia, de ángel inapresable que no tiene parecido en España.
Galindo es tan hijo de Raúlcomo de Claudia, sabe quejarse y vibrarcomo Lydia, pero le concede el peso y la carne a su voz como Claudia, pues no se llama ni en masculino ni en femenino, sino en plural :
Estamos solos
la transparencia y yo, transfigurados
en un misterio sólido y perplejo,
que refunde el aroma de la edad
en la tensa ficción de los jardines.
Camino, sin decírselo a mis ojos,
hacia el estanque humoso del origen.
Dueño de un cuerpo alado,
desvivo rostros en cadena,
y reconcilio el alma
-que está tendida en la asediada hierba-
con las venas que alumbran
entre las piedras que hablan.
( « La transfiguración del infinito », 1991, in Jazmines heredados, 1992)
5 "¡Oh, aceite matinal, oh democracia!"
Contreras se limitaba a detectar la relación entre el desasosiego del sujeto y la palabra cósmica; Galindo parte de allí para buscar un nuevo asiento enla tierra. Por lo general el nosotros que interpreta es la unión del poeta con sus lectores, es una vox populi que anhela un futuro político, que no se desvincula de un país muy preciso; y en esto resulta decimonónico, es el nieto devoto, y el más dotado, de Gavidia, es el nuevo didáctico cívico y exclamativo :
No grites, no, no tiembles, no, no llores,
no temas, no, no gimas, no, no calles,
no escombro, no, no sombra, no, no estalles,
no niegues, no, no niegues resplandores.
No hieras, no, no te hundas, no, no implores,
no vueles, no, no mueras, no, no encalles,
no criptas, no, no fuego, no, en las calles,
no calles, no, no tiembles, no, ni horrores.
No huyas, no, no temas, no, no afiles,
no gimas, no, no pierdas, no, la suerte,
no olvides, no, no niegues, no, la gracia.
No grites, no, no tiembles, no, que miles
te encienden el rumor desnudo y fuerte,
¡despierta sí, del miedo, Democracia! (Sonetos penitenciales , 1982)
y en otros sonetos menos afro, menos delirantes, menos militantes, pero no menos exaltados, completa el retrato de su ídolo
porque algún día el clavo de la frente
dará tu viva flor -¡oh democracia! (id)
En realidad los años de la guerra lo acorralaron en ese campo de la poesía didáctica, y ahora con las graves responsabilidades que tiene, se siente todavía requerido como poeta cívico. Las obligaciones aceptadas él las ha balanceado con la obligación de escribir una lengua más tensa, más afilada, próxima a cerrarse como un secreto, y donde acepta enfrentarse con el yo obsesivo y maligno:
Yo, como extraño ser de carne y muerte,
prisionero atisbaba desde lo alto
de mi oscura conciencia reincidente
cómo allá en el confin el mar hablaba,
sílaba ardiente del terror de Dios;
y era tan fervoroso el sufrimiento
de sentirme testigo hasta la médula,
que aún no reparaba en el vacío
pavoroso del ser que se contempla.(« Mar al trasluz » in Jazmines heredados)
Y la alegoría se le vuelve inédita, cuando la idea buscada, la del renacer de la esperanza, es una especie de dogma de toda retórica patria, que podría ser aburrido :
Y me dormía entonces
anillado en un soplo de inocencia,
ya exhausto de añorar el bosque vivo
junto a la inspiración del bosque muerto.
Y en lo alto, en la veleta del espacio,
cantaba el gallo ciego
la reconciliación de los colores.(in “Aprendiz” de Jazmines heredados)
6 "Vengo en busca de los huesos preciosos"(Roque Dalton)
Poeta que recae siempre en la reconciliación, tenía que reconciliarse con Roque, y ser a veces también sudiscípulo o su hermano. Lo vallejiano y desgreñado se sentía al principio, en los textos de los nos sesenta y después tiende a desaparecer, tal vez precisamente porque Roque dijo todo lo que había que decir en ese campo, y con humor, lo que lo hace insuperable. Pero sí alegra dar a conocer que Galindo, que pare diamantinos sonetos, al parecer diariamente, y sin dolor alguno, supo meter en esa forma cortesana, preciosista y amanerada, la mayor cantidad de vísceras que se podía concebir, una verdadera carnicería realista, con exceso y mal gusto, como tenía que ser, para el tema de su penitencia :
Por fin, como Roque y como Pedro Geoffroy Rivas, siente muy vivos a los dioses antiguos, le obsede la obsidiana, pero se distancia de ellos porque no parece encontrar en la mitología mesoamericana nada que alivie al ser humano; tal vez le falte descubrir a los hedonistas cemíes antillanos, o por lo menos lezamianos, para reconciliarse con lo precristiano. Interpreta más bien la guerra civil como el retorno sangriento de los dioses desplazados, y es de notar que el temor a la vuelta de los sacrificios aztecas también inspiró el primer poema moderno de reflexión sobre lo precortesiano, el « Teocalli de Cholula » de Heredia, así como inspiró a Pablo Antonio Cuadra y a muchos más.
Nadie duerme
porque entre la hojarasca se deslizan
los hombres disfrazados de leopardos
y los leopardos disfrazados de hombres.
Y en este no dormir que no es insomnio
sino agonía histórica,
la negrura es el útero del alma,
de cuya natural palpitación va creciendo una lágrima embrionaria,
placenta azul del hijo
de la ciega doncella transparente.
Estamos presos, pues,
en la red de la noche, que lanzaron
-como trasmallo del oscuro símbolo-
los dioses que cedieron ante Dios
sus jades y sus alas y sus víctimas,
frutas fosforescentes del teocalli. (« Hijos de los dioses », 1988, in El Guerrero descalzo, 1990)
6 En busca del dios interior
Extraña, inesperada síntesis de sus antecesores, se confirma con Galindo el axioma de Borges según el cual el genio crea sus precursores. Los que antes parecían fundar corrientes divergentes en las letras del Salvador ahora se reúnen en su aliento. En 1993 cumplió cincuenta años. Hasta entonces, los sufrimientos de su pueblo lo han ido enraizando entre los filósofos de la debilidad, entre los compasivos puros, aquellos que dicen, como Claudia Lars después de José Simeón Cañas :
Arrastrándome vengo, vendría agonizante
por quitar al esclavo cadenas que le oprimen.
Su nueva búsqueda de lo humano sofocado, se puede detectar entre líneas, cuando se le insinúan ciertas grietas y busca:
Apresar la agonía entre las grietas
de un iluso y anónimo latido.
antes de aclarar:
Yo amo esta tierra pobre y apretada,
que más se expande cuando más se aprieta.
Su herida, más que herida, es una grieta
en la roca del alma calcinada.(« El futuro », in Jazmines heredados)
"Arbol de todos" se siente Galindo y por eso también se le puede estirar la enramada hasta abarcar el universo y entonces resulta que le está hablando a cada uno de lo suyo :
Vivimos en la violencia verde disfrazada
como tranquilos visitantes de un pueblo
sujeto en el primer hervor del desafío...
¿Cómo se expresará toda esa fuerza acumulada
y acumulándose hasta a través del estremecimiento
de la pluma y del pulso con que escribo?
Vamos hacia otra herencia, con el ruido social
de símbolo, derrumbe y sal intacta:
en esta contenida marea de penurias y de lujos vivimos.
(El corazón de cuatro espejos,1977)
Ahora bien, Galindo se ha atrevido además a dar el salto que lo enlaza definitivamente con el Siglo de Oro, la tensión de ética y poética lo han llevado a la mística, con el volumen Dios Interior, (1995) que se compone de sesenta y un sonetos. Su voz allí suena más firme que nunca, y desde el primer poema logra hablar de sí mismo en pasado, como quien ya se sabe en la cumbre:
Y ardiendo en el intrépido ejercicio,
yo montaba mi afán, perno por perno,
con metales de Dios, sin desperdicio.
Además ahí se encuentra como prolongador de Sor Juana Inés de la Cruz, más que de ningún otro teólogo, pues comparte con ella una comprensión inmediata del mito de Narciso a lo divino. Es un libro que sugiere que la « voluntad del soneto » lo llevó a tratar de lo divino como el supremo oximorón, y que resolvió el problema de la altanería propia del généro, que es su limitación, gracias al invento de un dios visto a veces como hermano menor y desvalido. Así reza el « Dios familiar » :
Dios jamás está solo. Lo acompaño
sin que él se lo figure. Si pudiera,
quizás Dios me diría que lo oyera,
porque hay cosas también que le hacen daño.
Conclusión : "como yo que me asumo en la franquicia
de no ser la rompiente sino el vado"
Son muchos más los libros de Galindo que haría falta comentar, pues tiene por principio publicarlo todo. De modo que además de una producción poética ininterrumpida, están sus artículos de editorialista en La Prensa Gráfica de San Salvador, sus numerosos cuentos de los cuales unos reflejan los medios sociales más desahogados, y una especie de patria virtual que sería un condensado de helados traspatios de aeropuertos internacionales, y otros son localistas, pintorescos, seguidores del apego al fango de Salarrué. Por cualquier punta que se le tome, la espléndida obra de Galindo, unida a su voluntad constantemente aquilatada de edificar un país solidario, resulta ser la de un fundador. Si añadimos que otra de sus fidelidades tiene que ver con « la verdad como templo », completamos la dimensión universal de su gesta creadora.
Según María Zambrano la justificación de la admiración de figuras lejanas está en uno, en el presente de cada uno, y reconocerlo es un deber : ella decía, resucitando a Séneca :
Es pues, en virtud de una situación que estamos pasando, por lo que acude a nuestra memoria este su tesoro. La recordamos, volvemos hacia ella más bien como a una vieja casa abandonada donde nos sentimos seguros, y así la primera sensación que tenemos ante la actualidad, que es el primer momento de este género de Renacimientos, es de alivio, como de haber encontrado un seguro lugar, un posible retiro con el que no contábamos. A la alegría por haber descubierto este tesoro sin esfuerzo, este antepasado quevivió por nosotros, como sucede en realidad con todo antepasado, sigue la angustia de no saber a qué nos compromete su aceptación. Entonces nos preguntamos por qué hemos vuelto a él, por qué le hemos recordado, cuál es la necesidad íntima que nos ha movido y si no podríamos nuevamente olvidarle.Pero el olvido, si es posible, resultaría una turbiedad más en nuestra ya turbia vida. Porque una figura así apetecida es sólo una incógnita si no averiguamos lo que de verdad nos trae, lo que de ella vamos a buscar; cosa que puede o no coincidir con lo que de ella ha trascendido en otros momentos. (El pensamiento vivo de Séneca, Buenos Aires 1944)
La selección de poemas aquí traducidos obedece al criterio de la necesidad íntima. La que suscribe necesitaba demostrar y dar a compartir su agradecimiento a una obra asombrosamente imantadora y depuradora, de esas que deshacen en polvo las máscaras.
María Poumier
2.Poema Augural "Yo no soy pedro ni juan ni Segismundo..."
By Maria poumier | June 16, 2010 at 07:02 AM EDT | No Comments
LE PAYS DES JOYAUX
par Maria Poumier
(Introduction à l'Anthologie bilingue de la poésie salvadorienne du XXème siècle, éd. Simon Patiño, Genève 2000)
Le Salvador est un territoire unifié depuis les temps préhispaniques, bien peuplé, et qui a coutume de tourner le dos à l’entourage convenu. Pour commencer, et contrairement à ses voisins, il donne exclusivement sur le Pacifique, et les conquérants espagnols le délaissèrent relativement, si bien que lesderniers siècles y ont sédimenté un métissage régulier, et plus que dans les républiques voisines, les poètes ont construit la nation avec continuité. En penseurs qui apportent chacun au moins une petite pierre à l’édifice commun, ils règlent les questions de leur identité, et entreprennent calmement l’exploration mystères collectifs, éclairant chaque sujet d’un poème, d’une phrase, d’une intonation particulière. La richesse des créations poétiques de ce pays est telle que le perspicace Marcelino Menéndez y Pelayo résumait dès 1895 son cas par la formule : « Trop de poètes pour un territoire aussi exigu ». En fait, la production poétique s’ordonne facilement en tant que rayonnement à partir de certains créateurs-carrefours, qui établissent des coordonnées vigoureuses pour leur pays. Ainsi, il est saisissant de constater que l’esprit de Fancisco Gavidia a vertébré la langue et l’être salvadoriens tout au long du vingtième siècle. Dans son sillage direct, Claudia Lars, Roque Dalton, David Escobar Galindo nous offrent des textes également soutenus par la conscience qu’ils ont de leur responsabilité nationale, et par là-même ils fixent des points de repère pour les autres poètes dans leur recherche.
Au commencement le Salvador est un lieu de rencontre entre deux mondes, deux langues, deux cultures expansionnistes : les Mayas du Guatemalapuis les Nahuas du Mexique, qui survinrent en plusieurs vagues. Parmi ceux-ci, les Pipils ont sédimenté au Salvador l’héritage mexicain et fixé une forme dialectale du nahuatl comme langue dominante. Bâtisseurs, ils surent se fondre dans les Mayas vaincus, les paysans, les nourriciers, qui ont gardé leurs coutumes propres dans les provinces limitrophes avec le Guatemala. La langue maya imprègne la toponymie, témoignant ainsi de l’antiquité de cette culture,tandis que les noms des plantes, des bêtes, des bourgs plus récents et une bonne partie de l’argot se disent sur une base lexicale nahuatl, langue qui infléchit aussi la syntaxe. Le XX° siècle est celui de la rencontre des archéologues et des ethnologues avec les poètes, qui ont redécouvert l’histoire et les mythes des deux grandes cultures méso-américaines ; les poètes salvadoriens ont pris conscience avec étonnement de leur « mexicanité » souterraine, tels Francisco Gavidia, Pedro Geoffroy Rivas, Hugo Lindo, Roque Dalton, Armando Rodríguez Portillo, Serafín Quiteño, etc.
En 1524, une fois la conquête du Mexique central consolidée, Cortés dépêcha ses lieutenants aux frontières, étant entendu que les territoires à conquérir seraient les fiefs de chacun d’eux. Ainsi partirent vers le sud-est les frères Alvarado et leur terrible clan ; ils progressaient en faisant des démonstrations de puissance militaire qui leur permettaient de se faire des alliés ; ainsi grossissaient leurs troupes et apparaissaient des cadres indigènes pour la prise de possession logistique et administrative des nouvelles terres. C’est ainsi qu’Alvarado, géant au poil flamboyant, que les Mexicains avaient surnommé Tonatiuh, c’est-à-dire « Soleil Levant », parvint jusqu’au cœur du pays maya, où il créa Guatemala l’ancienne, appelée à devenir siège de la capitainerie générale du même nom, et la capitale espagnole de tout l’isthme centre-américain jusqu’à l’Indépendance du Mexique, en 1821. Or les troupes d’Alvarado furent détournées du Salvador : une flèche tirée par le légendaire Atonatl y laissa boiteux pour la vie leur chef, Don Pedro « Tonatiuh » à la chevelure de feu, qui dès lors ne s’attarda pas dans la région. D’après Bartolomé de Las Casas, il conclut cet épisode humiliant en s’écriant : « Partons, il n’y a rien dans ce sous-sol. » Les métaux précieux, en effet, étaient seuls capables de retenir la première génération des conquérants, et Las Casas en rapportant cette parole entendait stigmatiser bêtise, brutalité, cupidité chez les conquérants. Naturellement, le propos allait devenir pour les poètes un vaste sujet de méditation et une source de mythologie : Alvarado leur avait légué la tâche de prouver au monde désormais que les Salvadoriens possèdent des trésors, mais qu’ils savent les soustraire à la vue, les cacher, tout comme ils s’entendent à détourner et à ridiculiser les prétentieux étrangers de passage. Voilà comment le pays put se métisser en douceur tout au long de la période coloniale, les indigènes absorbant l’immigration européenne, puis noire et esclave dans une dernière vague tardive, au XVIIIème siècle. L’activité qui avait fini par attirer durablement les Espagnols était de type commerciale, parce que le Salvador est une étape obligée dans les passages nord-sud, et ce bien avant l’invasion espagnole comme en atteste la présence d’émeraudes colombiennes dans les trésors de l’empereur Moctezuma au Mexique et la réputation thérapeutique du baume dit « du Pérou », en fait produit au Salvador. La circulation d’ouest en est, du golfe du Honduras au Pacifique, se faisait également par le Salvador et la période coloniale espagnole intensifia le passage sur tous les itinéraires trans-isthmiques, les régions du nord de l’Amérique centrale étant beaucoup plus intéressantes au départ que le Nicaragua et Panama, contrées inhospitalières et peu peuplées.
C’est probablement grâce à une très ancienne dynamique d’échanges incessants qu’aucune communauté ne se referma sur elle-même sur le territoire salvadorien, ce qui contraste avec les pays voisins : le Guatemala où la majorité indienne t a été férocement refoulée et persécutée par les métis jusqu’à aujourd’hui ; le Costa Rica qui est dit blanc par comparaison, parce que les indigènes en ont été largement balayés ; le Nicaragua dont la côte ouest est peuplée de tribus nomades habituées à traverser la frontière du Honduras sans souci des administrations nationales, tandis que sur toute la côte atlantique des îlots noirs parlent anglais ou des dialectes créoles à base anglaise. Au Salvador, il s’est créé un folklore paysan vivace, qui a été exploité dans des œuvres de pros vigoureuse, telles celles de Salarrué, puis de Manlio Argueta. Ainsi l’âme indigène, dont les revendications politiques insatisfaites ont parfois viré à la subversion, a énergiquement envahi la langue et la conscience de tous les habitants. Le mouvement fusionnel principal a sans doute été le fait des nourrices venues de la campagne, alimentant de hantises et pétrissant de nostalgies l’âme des enfants des classes riches. Les Salvadoriens disent avoir hérité des « Ancêtres », des autochtones,un certain tempérament réservé, la pudeur, la réticence, la recherche de l’intériorité, une politesse assortie de dérobades.
« Cuzcatán » (pour respecter la phonétique pipil) l’ancien nom du pays signifie « terre des joyaux ». Il n’est pas sans intérêt de souligner que la légende de pays de cocagne si généralisée en de nombreuses régions d’Amérique, correspondait bel et bien, dans le cas particulier, à un usage pré-hispanique. Quant au nom actuel d’El Salvador (Le Sauveur) il souligne sa christianisation et témoigne d’un anéantissement miraculeusement évité lors de la destruction de la capitale par les catastrophes naturelles. Il renvoie donc davantage à un traumatisme de rescapés qu’à un drapeau de fiers évangélisateurs. Dans son humour féroce la nature, que les anciennes religions représentaient comme collection de monstres, se rappelle constamment au bon souvenir des habitants : les volcans explosent périodiquement, le poète des années soixante-dix Roque Dalton, condamné à mort, dut son évasion miraculeuse de prison à un tremblement de terre, la cathédrale de San Salvador fut détruite plusieurs fois par le feu, et pour clore le siècle, le cyclone Mitch, en provenance de l’Atlantique, ravagea les bidonvilles en 1998. Autrefois on respectait les divinités colériques ; maintenant les spéculateurs bâtissent sur les flancs des volcans, et sur les pentes alluviales instables, et les catastrophes s’abattent régulièrement sur les quartiers pauvres…
Bientôt les villes se multiplièrent : Santa Ana, San Vicente, San Salvador. Et une activité nationale s’ensuivit ; au premier chef la culture et la manufacture de l’indigo, qui se vendait bon prix à l’Espagne, et donnait lieu à une forte contrebande ; cela nécessitait une abondante main d’œuvre. L’Africainfut sollicité, puis se mélangea aux habitants. C’est de la caste des planteurs d’indigo que surgirent les héros de l’Indépendance. L’histoire officielle se réclame d’eux et glorifie leurs talents militaires, leur bravoure et leur grandeur d’âme ; dans un premier temps ils prolongèrent l’écho de la guerre d’Indépendance mexicaine (1808-1821) par une prise de possession des centres administratifs espagnols, ce qui se fit habilement, sans effusion de sang, puis ils mirent en place une fédération centre-américaine où les utopies les plus généreuses avaient une large place ; le Hondurien Morazán diffusa dans la fédération les aspirations démocratiques, puis fut assassiné au Costa Rica, et enterré au Salvador qu’il considérait comme le cœur de la fédération. Enfin les « pères fondateurs » parvinrent à mettre en déroute les visées impérialistes successivement mexicaine puis guatémaltèque. Ainsi le Salvador peut-il faire état d’une construction cohérente de son indépendance tout au long du XIX° siècle et d’une élite dont la fortune provenait de l’activité agricole, qui revendique encore maintenant un pouvoir sans partage en tant qu’héritière des fondateurs de la nation. Bien entendu, l’histoire « d’en bas » contredit ces données et oppose à la satisfaction de ceux qui se croient les propriétaires légitimes du pays de nombreuses réserves. Dès 1832, le cacique indien Anastasio Aquino menaçait la tranquillité des nouveaux maîtres par les exigences des indigènes refoulés sur les mauvaises terres, spoliés et astreints au servage, et d’autres gens modestes, qui avaient des raisons graves de refuser le nouvel ordre des choses, dès lors que les néo-seigneurs ne respectaient plus aucune des lois qui garantissaient jadis au moins le statu quo du temps de la colonie. Rappelons au passage que la couronne espagnole avait perçu, en particulier grâce aux campagnes de Bartolomé de Las Casas, les ravages démographiques résultant de la conquête, et avait établi des règlements pour faire respecter certains territoires et privilèges permettant aux Indiens de conserver leurs structures communautaires et des ressources minimales. Au milieu du XIX° siècle, survint le boom du café générateur d’énormes capitaux et qu eut pour effet de supplanter les anciennes cultures d’exportation et les cultures vivrières, avant d’exproprier les paysans des dernières terres fertiles. On disait jusqu’à une date récente qu’au Salvador ce sont encorequatorze familles qui font la loi. Elles firent en tout cas, pour un temps, la politique et la diplomatie.
Or si les séparatistes et leurs héritiers qui prétendaient, dans le droit fil de la rhétorique de la révolution française, représenter le peuple, parvinrent à confisquer le pays à leur profit, on peut mettre en doute leur capacité à préserver l’indépendance nationale. En fait, l’isolement de la petite nation poussa tous ceux qui le pouvaient à rechercherles alliances au-delà du voisinage immédiat et à cultiver l’enracinement culturel et financier dans des contrées attirantes : Grande- Bretagne, France, puis, massivement, Etats-Unis. La France est un des pays sur lesquels l’aristocratie salvadorienne s’est toujours appuyée, par les alliances familiales, et les noms français abondent dans les classes dirigeantes. Par ailleurs, les monocultures sont soumises à des crises périodiques aux conséquences sismiques : aussi les grandes fortunes sont-elles extrêmement instables, de sorte que l’oligarchie ne s’est pas stabilisée dans une culture de caste traditionnelle, se laissant souvent ballotter au gré de ses intérêts immédiats, d’autant plus qu’elle avait toujours à se protéger de la menace latente des « classes dangereuses », paysans désormais trop nombreux sur des lopins trop exigus et improductifs, ouvriers sujets à la mobilisation efficace du fait de la croissance rapide des villes et d’une vigoureuse industrialisation nourrie des expulsés de la campagne.
Voilà comment aujourd’hui la ville de San Salvador est réputée abriter l’ambassade des Etats-Unis la plus importante de toute l’Amérique latine sur un terrain, dont on sait de façon aussi symbolique que douloureuse, que c’était une nécropole préhispanique. De plus, tout au long du XX° siècle l’armée américaine a implacablement cautionné la répression des mouvements sociaux : qu’on se rappelle le massacre de paysans de 1932, probablement encouragé pour anéantir le tout jeune Parti Communiste Salvadorien et dissuader l’alliance entre ouvriers et paysans.
Dès lors, les griefs contre l’oligarchie combinent donc les revendications sociales et la frustration de l’indépendance nationale, quoique la bourgeoisie salvadorienne soit fière de n’avoir pas déserté, l’investissement de ses capitaux dans le pays ayant repris depuis la fin de la guerre civile. La population, en constante tension contre les autorités, s’est par ailleurs consolidée dans son orgueil comme communauté nationale résistante à tous les aléas : le Salvador n’a jamais été occupé militairement par des troupes étrangères, et si les Salvadoriens émigrent beaucoup pourchassés par les polices et les famines (un cinquième de la population vit à l’étranger), ils peuvent aussi faire état d’une guerre gagnée contre le Honduras, pays qu’ils ont envahi en 1980, et d’une colonie importante aux Etats-Unis, émigration dont ils estiment actuellement tirer l’essentiel du PNB.
En fait, les lettres salvadoriennes reflètent une guerre populaire contre la classe dirigeante, latente déjà au temps de l’incendiaire Gavidia, et déclarée depuis 1950. Il est impossible de ne pas en rendre compte. Les poètes les plus agressifs se battent pour la survie dela pensée humaniste, avec un sens syndical de leur rôle. La jeunesse se reconnaît en eux en tant quereprésentants d’une classe moyenne très fragile, qui se bat pour l’accès à un statut social plus sûr. L’engagement des poètes militants s’inscrit dans la difficile démocratisation de toutes les sociétés modernes.
UNE PENSEE INDEPENDANTE
Dès le début du dix-neuvième siècle, apparurent des penseurs qui marquèrent d’une rhétorique généreuse les enjeux politiques du moment : lorsque l’Amérique Centrale chercha à se constituer en fédération indépendante, régie par le Guatemala, de 1824 à 1838, le Salvador compta parmi les siens Francisco Morazán, qui bâtit des plans d’éducation populaire. Pour lui l’Amérique Centrale était déjà fédérée par la nature et l’avenir. Le curé Matías Delgado, le grand propriétaire José Manuel Arce, créateur de l’armée, le créateur de l’hymne national José Simeón Cañas, chacun laissa des pages enflammées, autour de moments d’héroïsme. Parmi eux, José Simeón Cañas[1] eut à cœur d’abolir l’esclavage. Dans le contexte des guerres d’Indépendance de tout le continent, les esclaves encore massivement importés d’Afrique constituaient un enjeu de taille pour les armées en présence, chacune à la recherche de soldats efficaces et d’alliances populaires durables. Au XX° siècle, l’exclamation de José Simeón Cañas : « Je donnerais ma vie pour libérer l’esclave de ses chaînes » a pu incarner le nouveau projet de démocratisation de la société. En fait l’esclavage constitue une abstraction qui fait le lien entre la problématique des siècles coloniaux et celles des XIX° et XX° siècle, bien au-delà de l’extinction de pratiques commerciales archaïques et infamantes. Le Libertador Simón Bolívar se plaisait à dire : « L’infraction aux lois, voilà l’esclavage.» Le combat légaliste est resté d’actualité, et les abus de la force, aux échelons locaux et gouvernementaux, ont fait que l’immense majorité de la population a pu se reconnaître dans l’image de l’esclave, cependant que le marxisme montrait à quel point le mépris de la « force de travail » entre dans les calculs de rentabilité du capitalisme.
Longue résistance aux abus de pouvoir des pillards de l’intérieur et prolétarisation des conditions de vie autant que des consciences : voilà comment se prépara la guerre interne déclarée des années 1980, retardée en fait depuis 1932. Dès le départ, une extrême tension s’était exprimée chez deux écrivains : Francisco Gavidia et Alberto Masferrer. Le catholicisme les habitait sans les paralyser, et ils appelaient de leurs vœux des transformations révolutionnaires. Gavidiaétait Indien, mais d’une famille urbaine et cultivée. Pour troubles mentaux, celle-ci l’envoya se faire soigner en France. On dit qu’à la vue d’une injustice commise sur un passant, il se jeta dans la Seine, dans un geste d’expiation. En tout cas, il implanta au Salvador une conscience hugolienne de ses devoirs d’intellectuel et contribua à la diffusion du goût français, qui allait donner une impulsion au premier mouvement littéraire significatif propre au monde hispanique : le modernisme, mélange de symbolisme et de parnassianisme qui irradia d’Amérique en Espagne. Personnellement, Francisco Gavidia s’en tint à une esthétique romantique, et c’est probablement le meilleur héritier hispanique du Victor Hugo épique. Il traduisit « Stella », (Les Châtiments) adapta l’alexandrin français à l’espagnol et légua ses secrets érudits au jeune prodige du pays voisin : Rubén Darío, l’adolescent nicaragüayen qui allait animer de sonorités et de rythmes modernes la langue espagnole ankylosée depuis deux siècles. Gavidia nous impressionne parce qu’il a su jouer tous les rôles dont son pays avait besoin ; il est le premier poète engagé et conséquent (il accepta un poste de ministre de l’Education), et il est le premier à en dire trop, à dépasser les bornes, à élargir l’imaginaire politique. Chrétien au point d’idolâtrer les pauvres, il fut démocrate jusqu’à invectiver les «minorités cultivées mais indolentes », qui ont pour devoir de créer « une âme pour le peuple». Il fut aussi le poète des paysages, contribuant à cataloguer les beautés de son pays, en commençant, en accord avec sa ferme stature, par exalter l’océan et les volcans. Gavidia avait l’insolence de n’être pas un démagogue : on admire pour sa virtuosité technique son théâtre, et son théâtre est militant, historique et civique. Cependant, dans El esclavo, il ne flatte pas l’esclave.
Dans les années 1920, c’est chez un prosateur que s’incarna l’espoir de voir le régime en place s’ouvrir à la générosité en écoutant les intellectuels : Alberto Masferrer, journaliste empreint de socialisme utopique, défendit la « théorie vitaliste ». Celle-ci se dévalorisa lorsqu’il céda aux chants de sirène du gouvernement, en acceptant une haute responsabilité, de sorte qu’il se trouva impuissant à empêcher le massacre de 1932,. Il ne sut pas créer les structures cohérentes que réclamait son projet réformateur. Mais c’est un puissant écrivain, et ses tableaux de la misère et de l’alcoolisme dans le peuple, ces maux perpétués par les puissances financières au cynisme implacable, restent d’une troublante grandeur. Etant lui-même fils naturel d’une paysanne et d’un grand propriétaire, il sut formuler le rôle historique des bâtards et du métissage classique à la première génération dans toute l’Amérique, en ces termes : « Il n’y a pas d’enfants illégitimes, il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais… L’enfant est le maître par excellence ; l’héritier légitime, celui qui a les droits primaires et inaliénables ; celui qui soutient et fortifie la nation ; celui qui brasse et libère les qualités caractéristiques et vitales du peuple, de sorte qu’elles se bonifient et se purifient[2]. Masferrer a écrit peu de poèmes ; mais son analyse des maux de la société salvadorienne et l’angoisse qu’il en éprouvait transparaissent sous la plume de plusieurs poètes postérieurs ; Pedro Alberto Thompson, ayant beaucoup éprouvé l’humiliation, est un poète qui s’est spécialisé dans l’interprétation de sa prose, comme un instrumentiste fait vivre un compositeur.
Bientôt allait surgir une nouvelle voix puissante, elle aussi capable de reprendre la fonction pédagogique et civique de ces deux précurseurs, mais en outre douée d’un lyrisme extraordinairement diversifié : Claudia Lars.Complètement ignorée en dehors de son pays, elle semblait insensible aux affres de la féminité, alors que les grandes voix du Cône Sud-Alfonsina Storni, Delmira Agustini, Gabriela Mistral- avaient inauguré le cri féminin comme atroce souffrance. A tous les sujets elle a insufflé l’équilibre, la clarté, la bienveillance intelligente. Elle nourrit parfaitement son lecteur, sans jamais l’emprisonner dans un credo. Elle est luminosité, et il faut se féliciter du fait que les femmes poètes suivantes assument sa voix, telle Matilde Elena López, qui a été la première à s’efforcer d’élargir son audience par l’édition commentée de ses œuvres choisies puis Carmen González Huguet, qui a publié ses œuvres complètes. Les combattantes des années soixante-dix reculaient devant sa biographie de femme gâtée, fille d’un marin irlandais et descendante d’une riche famille terrienne, entourée de domestiques. Mais elle sut être solidaire de tous ceux qui avaient besoin d’être protégés pour s’affirmer, et ses textes aident effectivement chacun à gagner en lucidité et en espérance active : les femmes découvrant le cynisme masculin, les mendiants empreints de dignité, les Indiens aux pieds nus, tous les faibles qui souffrent ont leur place dans son œuvre.
Certains poètes actuels reconnaissent à Claudia Lars le rang de poète national salvadorien, tandis que d’autres se bornent à la qualifier de meilleure poétesse du pays. Avant l’apparition de Roque Dalton, elle fut en tout cas la seule à être assez forte pour incarner une conscience nationale sans se borner à la récrimination, mais au contraire, en embrassant dans sa clameur tous les les éléments de son humanité, depuis l’intimité fervente jusqu’aux certitudes métaphysiques. Sa féminité est de type maternel, autoritaire, rassurante, et tout pessimisme lui est étranger. Elle fut plus contestaire qu’on n’aurait pu s’y attendre de la part d’une dame qui ne connaissait pas le besoin. On peut même s’étonner que les gouvernements policiers qu’elle attaquait ouvertement ne l’aient pas persécutée. Comme le suppose Carmen González Huguet, c’est sans doute un privilège assez fréquent de femme bien née de n’être pas prise au sérieux par les puissants mis en cause. Contemporaine des « avant-gardismes » successifs qui, depuis les années trente, ont légitimé dans le sillage des modèles surréalistes français, toute écriture agressive, en combinant un fort contenu protestataire, des recherches de dissonance ou de malsonnance et la surabondance de métaphores surprenantes, elle a cependant une véhémence propre, d’une justesse qui la rattache plutôt à l’élégance des post-modernistes, au vers parfaitement souple, et elle manifeste sa souveraineté dans l’expression répétée d’une valeur rare : la gratitude.
Au début du siècle, il faut relever, avec David Escobar Galindo, la qualité poétique du travail scientifique réalisé par Arturo Ambrogi, auteur du Livre des tropiques, qu,i après les découvreurs, rapporteurs pour la couronne espagnole, et à la suite du Français Brasseur de Beaubourg, entreprit une œuvre de recensement des beautés naturelles du pays.
Avant et après Claudia Lars d’autres poètes approfondirent leur maîtrise de l’expression grâce à un exercice systématique : la contemplation d’un paysage dans une attitude plus extrême-orientale que romantique européenne romantique. Au début du siècle, ni Vicente Rosales, ni Angel Espino ne demandèrent à la nature de faire écho à leurs souffrances, de clamer leurs tourments. Ils cherchent au contraire à s’y soumettre, pour l’exalter à titre d’habitat chaleureux. Claudia Lars prolongea cet apaisement. Et on ne s’étonne pas de trouver bientôt un thème récurrent, chez les poètes les plus dissemblables, et ce jusqu’à nos jours, où tous ils semblentavoir à laisser le même ex-voto, la même prière pour l’éternel retour des bonnes choses. C’est le thème de la maison. Cette maison, dans un nimbe lumineux où interviennent jardin, visiteurs, nostalgies d’enfance, est une véritable figuration du travail poétique chez certains, et l’hommage rendu aux choses et aux êtres domestiques ou familiers est unthème qui inspire leurs plus beaux textes à une majorité de créateurs, parmi lesquels Alberto Guerra Trigueros, Jaime Suárez Quemain, Ovidio Villafuerte, Alfonso Kijadurías.
Comme toute l’Amérique Centrale, le Salvador est resté plus longtemps fidèle que d’autres pays hispanophones à la leçon de Rubén Darío.Ainsi en témoignent au moins deux créateurs exceptionnels, au registre étroitement limité, mais néanmoins insurpassables dans leur raffinement, une cristallisation de pensée subtile. Alfredo Espino dissout par son œuvre isolée toute approche conventionnelle, avec sa thématique bucolique, sa capacité à recréer des rapports d’apprivoisement entre l’homme et le monde. Les instances officielles ayant fait de lui le poète enseigné dans les écoles, bien malgré lui (il était issu d’une famille très pauvre et mourut à vingt-huit ans), certains contestataires voudraient le réduire au silence en tant que poète inoffensif, jouet du pouvoir. Cependant les poètes autodidactes à la recherche de la pureté continuent à reconnaître en ses vers le lieu de leur inoubliable émerveillement originel.
Raúl Contreras quant à lui défie tous les classements routiniers de l’histoire littéraire. Il a prolongé l’esthétique symboliste jusqu’à la fin de sa vie, il a donné un fond de questionnement spirituel au moindre de ses vers, et a été en outre sous le nom de Lydia nogales, le poète de la souffrance, de la féminité comme comble de la sensibilité, par un dédoublementde personnalité étonnant, qui a peut-être coupé frustré bien des écritures féminines postérieures, et qui laisse en tout cas sans voix les théoriciennes de la littérature féminine. Métaphysicien très imprégné d’Extrême-Orient, symboliste incapable d’une faute de goût, il vécut beaucoup en Espagne avec des gagne-pain diplomatiques, mais contrairement à la plupart des autres poètes dès lors qu’ils résident à l’étranger, c’est au Salvador que son œuvre a creusé un besoin de prolongement qui n’a pas encore été comblé. Une partie du mystère qu’il a su implanter comme un aimant remonte à l’époque où l’on découvrit qu’il avait publié une partie de ses textes, et peut-être les meilleurs, en se faisant passer pour Lydia Nogales, une femme qu’on imaginait en danger et cloîtrée. Peut-être lui-même n’était-il pas sûr de lui, dans ces textes exempt de tout paradigme d’autorité, de hiérarchie. Exprimant comme une femme une incertitude immense, et raffinant la délicatesse à un degré inégalé même dans les lettres espagnoles, on est tenté de le rattacher à celles-ci, tant le cri de l’outragé qui revendique son droit à la reconnaissance -caractéristique des pays colonisés- en est absent. D’un classique, il a le naturel et la confiance dans le réel, et choisit l’effacement, dit seulement ses efforts pour mieux s’y fondre et l’exprimer anonymement. Son influence est déterminante chez nombre de bons poètes suivants.
LA POÉSIE DE COMBAT
Dans plusieurs pays d’Amérique, la première moitié du siècle a vu des opérations de répression préventive menée contre des innocents désarmés, et au Salvador c’est en 1932 que se produisit le massacre de paysans, qui faisant d’après les estimations habituelles trente mille victimes, allait traumatiser durablement les Salvadoriens. Cette opération brutale surprit complètement des populations aux revendications parfaitement légitimes, dont même les dirigeants le plus compétents partageaient encore une naïveté extrême quant aux appuis sur lesquels ils pensaient pouvoir compter. Comme dans bien d’autres cas, le gouvernement des Etats-Unis, l’armée et les services secrets américains, ont été gravement impliqués. Comme à Cuba après l’écrasement du P.I.C dès 1912 (« Parti des Indépendants de Couleur », c’est-à-direparti des anciens combattants de la Guerre d’Indépendance de 1895, qui avait rassemblé une frange de la jeunesse sur un programme démocratique minimal), comme au Nicaragua après la défaite du patriote César Augusto Sandino en 1925, comme au Guatemala après la scandaleuse destitution du président Juan Jacobo Arbenz en 1954, et à mesure que se faisait plus voyant le soutien actif des Etats-unis à tous les gouvernements policiers et antidémocratiques postérieurs, au Salvador la jeunesse étudiante se retrouva bientôt armée, à la fois idéologiquement et militairement. Dans un horizon de réflexion marxiste des groupes armés prirent le maquis en 1971 et un Front Militaire de Libération Nationale se constitua, alors que la révolution cubainevictorieuse en 1959 pouvait apparaître comme un exemple à suivre et une garantie de succès ; une guerre de douze ans, dont le signal fut donné par l’assassinat de « l’évêque des pauvres », Monseigneur Romero , en mars 1980, éclata, et fut alimentée par les Etats-Unis et Union Soviétique, puissances pour lesquelles le Salvador n’était guère qu’un champ de bataille symbolique parmi d’autres. A l’issue de celle-ci, malgré l’épuisement des soutiens soviétique et cubain, le FMLN devint un parti de gouvernement à l’issue de consultations électorales régulières, et il prit le contrôle la mairie de San Salvador.
Ce résumé doit être suffisant pour expliquer que les poètes eurent dans leur majorité à mener un combat pour leur existence et se sentirent les représentants d’un peuple menacé dans sa survie et dans sa dignité, ce qui les poussait à refléter l’angoisse de leur marginalisation dans leurs textes littéraires. A partir de 1944, le Général Maximiliano Hernández Martínez accentuait la répression pour garder le pouvoir, de sorte que, pour la moindre participation à une manifestation pacifique, les jeunes poètes ont massivement connu les poursuites, l’exil, les universités fermées, et ont donc été acculés à l’engagement révolutionnaire. Ils ripostèrent par une écriture véhémente en dénonçant les gouvernements successifs et l’impérialisme. Dans le poème emblématique « Patrie exacte » Oswaldo Escobar Velado résume la situation :
« C’est cela ma Patrie : / un fleuve de douleur en chemise / et une poignée de voleurs / qui prennent d’assaut / au grand jour / le sang des pauvres »[3].
Il fit école, parce qu’il avait le courage de dire brutalement, prosaïquement l’injustice sociale et d’en désigner les responsables, tout en rudoyant les poètes plus timorés comme « des canaris phtisiques » mangeant les restes des « dirigeants de la chose publique ».
Une fois tassées les retombées fastes de la Deuxième Guerre mondiale, c’est à dire du quasi suicide européen, la génération de 1950, en admiration devant la révolution cubaine et en butte aux brutalités policières, se regroupa autour des universités et fonda des revues. Les manifestes se multiplièrent, et les invectives, et les programmes de démantèlement des valeurs officielles. Journaux et centres universitaires rivalisèrent dans la pugnacité. Les principaux cerclmes littéraires furent : « Escritores antifascistas », « Grupo seis », « Círculo literario universitario » (1956), « La cebolla púrpura », « Piedra y siglo » (1966), « La pájara pinta »,« La masacuata » (1968), « Grupo octubre », « El Papo », « Abra », « Juez y parte », puis«Talega» et « Patria exacta » (1980). Ce dernier groupe, qui doit son nom au poème déjà cité d’Osvaldo Escobar, confirme, s’il en était besoin, la continuité de l’esprit contestataire. On constate qu’à l’agressivité sur le terrain politique correspond souvent la brusquerie stylistique. Selon le concept brillamment développé par Roberto Fernández Retamar, on peut qualifie cette recherche de l’affrontement sur le terrain poétique d’« anti-poésie », non au sens de mauvaise poésie, mais de poésie qui cultive les antagonismes. Cela amène les uns à intégrer à l’écriture toutes sortes de matériaux issus du réel brut, en encore chargés de la brutalité du réel : prosaïsmes, vulgarismes, localismes, grossièretés, fragments d’oralité saisie sur le vif. L’usage du collage s’ajoute à la panoplie des effets humoristiques, très abondants, soit par antiphrase, soit par hyperbole et par les séries anaphoriques. Dans les années 1990, on voit s’implanter des procédés issus des arts plastiques, tels que la récupération du déchet, la réhabilitation de l’éphémère, du geste minimaliste. Transposées dans le poème, ces expérimentations verbales peuvent paraître déconcertantes, voire hermétiques, mais reprennent leur sens vital grâce à la grille de lecture de la dérision et de l’auto-dérision.
La gauche estudiantine voulut rejeter ses prédécesseurs, les répudia au nom de la lutte des classes, selon le modèle imposé par André Breton, qui le diffusa dans toute l’Amérique à partir de son séjour au Mexique, mais ce ne fut qu’une étape tapageuse dans la démythification nécessaire des idoles que tentait de fabriquer à son profit la culture officielle. Roberto Armijo, iconoclaste dans sa jeunesse, fit ensuite beaucoup pour réhabiliter Gavidia, et si les reproches de Roque Dalton à Masferrer ou son ironie à l’endroit de Claudia Lars, d’ Alfredo Espino ou de Contrerassont inoubliables pour ceux qui ont lu son roman Pobrecito poeta que era yo (Pauvre petit poète que j’étais) c’est surtout comme exemples du talent incendiaire de Roque Dalton lui-même. Aussi ne saurait-on, au Salvador du moins, opposer l’étape néo-moderniste, -où la préciosité de Rubén Darío aurait liquéfié les énergies dans la première moitié du siècle-, au réveil avant-gardiste qui allait donner ses fruits à partir de 1950 : d’une part la poésie salvadorienne a été dès le départ combative, critique et patriote, et d’autre part elle s’est diversifiée avec une maturité qui ne doit rien à la fascination exercée par la France, fascination qu’on impute souvent aux lettres des pays colonisés par l’Espagne. La plupart des créateurs ont essayé leur voix dans des registres variés, et ce , bien au-delà de l’étape de formation, de sorte qu’Oswaldo Escobar Velado, par exemple, surprend par la joliesse de la plus grande partie de sa production.
Dans la prose se produisait un phénomène équilibrant avec audace les cris des poètes, gens tourmentés par leur propres âmes. Salarrué, le conteur et peintre, faisait l’inventaire des cruautés du monde paysan : la nature qui ne nourrit pas les habitants, la guerre de tous contre tous pour survivre, et un dialecte aussi hermétique que brutal pour les oreilles citadines. S’il ne parvint pas à instaurerun public paysan et lecteur comme il le souhaitait, l’instruction étant rare, il installa du moins au centre de la conscience des lecteurs urbanisés le personnage inquiétant du paysan. Il disait du leader communiste Farabundo Martí, en qui les paysans plaçaient leurs espoirs lors du soulèvement de 1932 : « C’est quelqu’un qui sait prendre la rose par ses épines. » C’est ce qu’il pratiquait lui-même, évidemment, et depuis lors les épines n’ont depuis lors plus quitté la plupart des écrivains de la deuxième moitié du siècle. Avant de les recenser il faut mentionner le travail accompli par l’un des maîtres à penser des années 1950 : Pedro Geoffroy Rivas. Linguiste, archéologue et ethnologue, il fit resplendir l’héritage nahuatl qu’il exhumait dans des vers chargés de mythologie et de rêve. Or c’était une forte révolte d’inspiration marxiste qui animait ses recherches, et il fut des tout premiers à adhérer au parti communiste, ce qui, Roque Dalton l’a souligné, impliquait des risques physiques considérables. Par la suite, il renia bruyamment ses convictions, alors qu’il avait largement contribué à insuffler la foi révolutionnaire chez les plus jeunes, créant une crise grave parmi ses admirateurs. Mais il avait eu le mérite de raconter le processus de conversion qui s’opéra en lui à partir d’une position sociale confortable, typique de nombreux extrémistes :
« Pauvre petit poète que j’étais, bourgeois et gentil. / Spermatozoïde d’avocat à la vaste clientèle. / Chenille de propriétaire avec de vastes caféières, et des milliers d’esclaves. / Embryon de seigneur, violeur de bonnicheset de brunesserves paysannes. / Je suis mort dans la fleur de mon âge, et la vie qui rit jaune m’a cassé ... » .[4]
C’est sans doute à la combinaison des efforts vigoureux de Salarrué, Oswaldo Escobar et Pedro Geoffroy, qu’il convient de rattacher une abondante production de poésie qu’on devrait peut-être qualifier de naïve, comme on parle de peinture naïve, ou de « spontanée », selon le terme préféré par Alvaro Menen Desleal, par sa fraîcheur très particulière, qui n’est pas celle des poètes immédiatement reconnus par les élites culturelles. Nous entendrons par là ce que beaucoup, aux origines paysannes plus ou moins proches, se voient comme contraints de faire, sous la poussée d’un besoin de conquête de la parole, qui les dépasse. C’est une production que l’on trouve dans chaque pays, et dont le penseur cubain José Lezama Lima disaitqu’ »elle tient du minéral, de la coutume et du miracle ». Le résultat, vu d’un horizon culturel très différent, réjouit par des couleurs agressives, et surprend par une sorte de style collectif, comme celui des enfants, où la rigidité et la répétition sautent aux yeux. Cela n’est pas forcément désagréable, mais laisse perplexe celui qui ne parvient pas à y entendre la voix personnelle du créateur, ni son penchant pour le rêve, car tout ce qui prend place dans l’œuvre d’art « spontanée» semble avoir fait l’objet d’une capture pour être exhibé dans une collection de trophées glorieux et apparaît figé dans un rôle simplifié, naturalisé comme une dépouille qui a cessé de représenter un danger. En fait, comme l’a montré l’ethnologue argentin Rodolfo Kusch c’est le courant qui perpétue, souvent sans le savoir, des styles archaïques, passés dans le folklore, c’est le courant des colporteurs d’une parole collectivetrès ancienne, unanime, résistant à l’usure du temps en multipliant les variations sur quelques thèmes restreints. Cette dimension fondamentale dans les cultures nationales douloureusement clivées en savante et populaire est parfois parasitée par des poètes sans grandeur, qui ont à vendre leur malice plutôt que leur capacité à faire partager la beauté de l’âme des humbles. On peut cependant combiner les deux prétentions, à l’innocence ancestrale qui dit vrai, et au style accrocheur parce qu’il rappelle l’innocence, avec l’idée que les paysans ont les meilleures raisons du monde de pratiquer leur rouerie facétieuse, d’exiger le retour aux choses bien concrètes, bien élémentaires, et d’imposer leurs stéréotypes à ceux qui voudraient les voir transparents, disponibles, pénétrables à merci. Nous classerons dans cette contre-culture des textes qui méritent de devenir des supports de chanson, à qui la musicalisation ajouterait la flexibilité et la douceur qui leur manquent, une fois qu’ils sont extraits de leur contexte. On les trouve dans la plupart des anthologies sous-tendue par des sentiments de gauche. La meilleure, riche en textes aussi purs qu’inspirés, est celle du poète communiste Tirso Canales, lui-même écrivant dans le cadre d’une ascèse extrême au service de l’idéologie, mais qui a eu la générosité, parmi tous ses camarades crispés par le combat politique, d’écrire :
« Cette nuit la vie / est différente. L’émotion / se déchire. / Ma pensée est fleur / quelque part. Les désirs / réclament la fantaisie »[5]. Il a fait connaître les plus belles fantaisies de personnages que leurs conditions de vie précaire ont empêché d’acquérir une bibliothèque intérieure diversifiée, de façon à élargir à leur tour le paysage mental de leurs lecteurs, tout aussi rationnés dans leur formation littéraire et donc demandeurs de textes qui tiennent au corps, qui fortifient dans les batailles de tous les jours. On pourrait d’ailleurs écouter bien des pages de Claudia Lars dans cette inflexionautochtone, autour de ses sentences définitives, telle celle-ci, qui pourrait qualifier une magnifique production plus ou moins anonyme : « Voici la rue et le pouls de ses roues, et ses décrets en chemises trouées »[6].
Toute la Méditerranée américaine, celle qui fait le tour du golfe du Mexique et se prolonge dans la mer des Caraïbes, est féconde en peinture naïve, en vifs tableaux pittoresques, qui glorifient les choses, les bêtes et les petites gens et nous mettent le nez dans leur misère, en dénonçant à grands crachats les ennemis, les coupables. Les méthodes sont rudes, le registre étroit. En littérature, on reconnaît souvent cette expression communautaire à l’orthographe déréglée, pour commencer. Et ce n’est pas un hasard si l’un des chantres de la vitalité provinciale, Serafín Quiteño, a bâti tout un manifeste sur le vers « mi corasón con s » (l’orthographe académique, qui correspond à la délicate phonétique castillane, exigeant « corazón »). Ces poètes sont étrangers à l’orthographe proprement dite, parce que l’école n’est pas arrivée jusqu’à eux. Ils ne sauraient choisir de s’y soumettre, car ils ne la connaissent qu’au titre d’obstacle, signe parmi d’autres de leur dépossession, de tout ce monde officiel qui les entoure, les écrase, les rejette. Face au mur du pays dominant, les « naïfs » vont édifier leur mur à eux : défensif, protecteur, alors qu’il sera perçu par les lecteurs plus alphabétisés, qui habitent confortablement les jardins de l’histoire et les institutions, leur demeure naturelle, comme un amas de pierres brandies pour démolir. Le poète Pedro Luis Valle a conçu la légende miniature, la fable, qui donne toute sa légitimité à l’image du mur :
« C'était un homme qui était venu appuyer contre le mur d'énormes cris de couleur / qui sont retombés sur l'asphalte en mille morceaux / A partir de là il a compris que les murs ont des oreilles et qu'ils parlent aussi. » / [7]
Le mur des naïfs empile les mots qui désignent la matière première, la base matérielle de l’outil, le support : les choses hautes en couleur, visibles, voyantes, criantes ; aussi bien l’arbre jaillissant, le pain et les enfants, que le grand volcan géométrique, la perfection du ciel bleu, le chapeau bien emboîté sur la tête, que la noire, indispensable mitraillette, et la machette à tout faire. Ils disent et redisent tant le beau naturel et ancestral, que le beau à venir, qui est le cri de douleur du présent, qui est le sang versé, les éventrements. Tout cela nous est donné en vrac et à répétition, car on n’aura jamais assez de cailloux et de grains de sable pour bâtir une forteresse, et cette expression-là vient de ceux qui se sentent à la foisbalayables, précaires, et pourtant préalables à toute histoire, rémanents comme la pierre.
Aussi les poèmes slogans, les déclarations de bons sentiments, les « je t’aime » et « comme ils sont méchants » doivent-ilscontinuer à peupler durablement les anthologies car ils sont aussi un ciment, un liant. Parmi ces interprètes du peuple, ceux qui parviendront à se faire éditer exprimeront, sociologiquement, la lisière entre deux mondes. Leurstextes exhaleront sans doute une forte rancune, une hargne douloureuse, quoi de plus naturel : c’est la matière indissociable de leur pugnacité, de leur habileté pour accéder au marché, au lieu des transactions, au commerce des idées. Chez les anonymes, les à peine édités, on trouvera souvent plus de fraîcheur, de virginité. Nous pouvons communier par exemple avec l’un des plus jeunes, Roberto Palencia :
« Un poème est une graine / d'où germe / l'arbre de vie, / un poème est la brique / qui construit / les fondations du Vrai.»[8]
Et comment ne pas mentionner Amada Libertad, tuée au combat un jour d’éclipse de soleil, qui écrivait avec simplicité :
« J’ai recueilli les éclats de la voix / que le silence cache, / j’y ai trouvé / les cicatrices des martyrs, / l’assourdissant appel de l’affamé, / les flambées de misère paysanne, / l’ardente et débordante / soif de la liberté. »[9]
Une autre lignée d’origine paysanne mérite encore d’être remarquée, celle qui transmet la langue dialectale, qui aime la rime et qui condense ce que la chanson populaire perpétue, pour le plus grand plaisir général. Nombreux sont les créateurs de cette belle eau qui se disent « farabundistes », du nom du dirigeant de la mobilisation de 1932. La révolte ne leur est pas étrangère, mais contrairement aux poètes acclimatés à la ville, ils témoignent d’une acceptation globale du monde, d’un accord profond avec les choses. C’est peut-être ce qui les fait parfois rejeter hors du domaine dit de la culture, pour les confiner dans la catégorie du folklore. Mais ce sont des gens qui savent refuser discrètement le rôle de sermonneur que se donnent souvent les poètes urbanisés, et il faut souhaiter que l’uniformisation culturelle ne vienne pas à bout de ces voix autochtones au sens le plus complet du terme.
En règle générale, on peut dire que les poètes les moins « professionnels » ont tous quelques strophes qui méritent d’être isolées et qui brillent d’un éclat mystérieux dès lors qu’ils sont, par l’érosion du temps -« ce grand sculpteur » selon les termes de Marguerite Yourcenar-, amputés. Et d’ailleurs c’est souvent dans l’épigramme que les plus portés à laharangue longue sont les plus convaincants. Miguel Huezo Mixco en a donné des échantillons mémorables et sait faire don de sa foi, moteur indispensable du combat contre soi-même, préalable aux autres combats :
« Le soleil est arrivé / Je me décide / et je sors du sommeil / nu / je suis une épée [10]
Nombreux sont les auteurs dont l’histoire littéraire gardera le souvenir comme de combattants pour les intérêts de ceux qui n’ont pas la parole: Antonio Gamero, auteur de T.N.T. dès 1943, José Roberto Cea, Tirso Canales, Ricardo Bogrand, tous parmi les premiers à appeler les chats, des chats, les chiens et les loups par leur nom, et l’impérialisme américain l’ennemi à abattre. Leurs textes sont de rudes pierres de bornage, des témoins : au bout du compte, avec la patine du temps, restera leur mystère d’objets massifs, qu’on ne peut déplacer. Si les auteurs n’ont pas survécu à la guerre qu’ils avaient déclarée, alors ils auront donné une justesse déchirante au son de leurs boutoirs. Parmi eux, mentionnonsJaime Suarez Quemain, Alfonso Hernández, et la jeune femme qui avait choisi de se faire appeler « Liberté Aimée ». Autour d’eux, ils seront encore longtemps nombreux, ceux qui nous lèguent le témoignage de tentatives terribles pour s’approprier les mots, les phrases, les interlocuteurs, et le pain toujours maigre, et le salaire qui nesuffit à rien, et les droits, et le bonheur, comme si on y avait droit, et le royaume des cieux, qui fait pleurer.[11] José María Cuéllar avait trouvé la grandeur dans un genre particulier, celui de l’hommage aux gens du peuple. Miguel Huezo Mixco, Julio Iraheta Santos représentent les extrêmes dans me registre du cri social, l’un dans la fureur, l’autre dans le pathétique intime. Rappelons que c’est le Péruvien César Vallejo, lu dans toute l’Amérique Latine après sa mort misérable à paris en 1938, qui a mis à jour le romantisme social, reprenant sans relâche le thème du poète crucifié par la douleur de ceux qui l’entourent, étouffé par sa révolte en tentant désespérément de libérer son prochain qu’il voyait étranglé par la misère et les puissants, sombrant lui-même à force de compassion.
Enfin, dans l’armée des poètes en colère, le Salvador a certainement donné le meilleur, celui qui, en fragile équilibre entre le monde des expropriés et celui des gens cultivés, chassé de son pays par la police et deux fois évadé après des condamnations à mort, sut faire basculer le poème des deux côtés du fil du rasoir, en fit un pendule qui relie les extrêmes, Roque Dalton, un poète exemplaire pour toute l’Amérique. Il avait approfondi sa culture préhispanique, et en cela poussa beaucoup plus loin que les autres révolutionnaires, souvent éblouis par les explications marxistes de leur présent, et s’en tenant là. Puis ses poèmes se firent de plus en plus violents ; à force d’exigence, il se mit à démasquer, il demandait qu’on aille encore plus avant, et sa vigueur était telle que ses amis en vinrent à se méfier de lui. Alors il enfonça le couteau dans la plaie : il attaqua tous les militants moins radicaux que lui, moins cohérents. De sorte que sa révolutionintérieure à lui, et une honnêteté qui se retournait contre lui-même, le conduisit à l’affrontement au sein de son propre camp, avec les camarades de combat qu’il s’était choisis, prenant part à la guerilla dans l’ERP (Ejército Revolucionario del Pueblo), la fraction la plus « gauchiste » du FMLN. Et comme nul n’est prophète en son pays, avant qu’il ne se mît à crier trop fort qu’il les trouvait pauvres d’esprit, de courage et de rêve, on l’abattit. De son vivant, il était bien trop récalcitrant à se faire instrumentaliser. S’il dut sa renommée au célèbre prix Casa de las Américas décerné à La Havane, il surprenait déjà par sa résistance aux discours dogmatiques. Les révolutionnaires réunis à La Havane voulaient le soutenir dans sa carrière en tant que polémiste hors pair, et ses textes gagnaient une audience précisément parce qu’il échappait à l’idéologie. Il était capable d’insulter sa patrie en la traitant comme une mauvaise femme qu’un macho ordinaire veut faire revenir à la servitude en lui tapant dessus.. Et d’un autre côté il se regardait dans la glace et se sentait fils « de rouille et rat, et d’haleines conçu » ce qu’il renvoyait de fait à la figure de ses lecteurs les mieux intentionnés. Il disait que le communisme serait « une aspirine de la taille du soleil », et ce dont on le remerciera longtemps au-delà des clivages idéologiques, ce fut d’avoir su par ses éclats de rire donner à toute l’Amérique Centrale une voix propre dans la tourmente et les tourments. Pour toutes les guerres civiles et la guerre idéologique de tout l’Occident des années soixante-dix et quatre-vingt, il a fait triompher non seulement les thèmes de la gauche, ou des marxistes, ou des guérilleros, mais surtout l’idée qu’un révolutionnaire peut ne pas être l’esclave de sa guerre : Roque Dalton a trouvé par son humour les formules qui cristallisent une légèreté populaire repérable chez les poètes les plus divers, détectée de façon prémonitoire par le Cubain José Martí dès les années 1880, récurrente dans tout le vingtième siècle engagé à cet endroit isthmique de la planète, étranglé par la géopolitique et l’injustice, et qui sait cependant nous faire rire,peut-être par sa vocation géographique à permettre le passage, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Par une capacité de sarcasme profondément gai qui sape toute égolâtrie chez les auteurs et les lecteurs, Roque Dalton domine plus que son pays, les enjeux de son siècle. Sa mort l’a canonisé comme la voix souveraine, qui brisait les dépendances, l’asservissement à l’argent, à l’empire états-unien, et effaçaitla sauvage répression interne, et la hargne malfaisante jusque chez ses camarades. On ne mettra pas fin aux divagations du mythe daltonien, parce que ses textes libèrent sans limites.
Il faut rendre leur place à tous ceux, camarades ou disciples plus ou moins proches de Roque, qui fondèrent des cercles littéraires, animèrent des journaux, affrontant aussi les persécutions, durent partir pour l’étranger et ont cultivé à foison le sens de la plaisanterie vitale. On a distingue plusieurs vagues avant la guerre, de 1980 à 1992, puis la dynamique a repris avec les groupes « Xibalbá » et « Talega », et depuis lors les voix véhémentes se succèdent sans se ressembler: Claribel Alegría la sensible, Alvaro Menen Desleal le corrosif,Roberto Armijo le mélancolique, Otoniel Guevara musclé, Mario Noël Rodríguez drolatique, Luis Alvarenga explosif, se distinguant tous par une activité multiple sur le front de la culture, essai, histoire, roman, radio, presse, enseignement. Comme ailleurs les femmes sont désormais nombreuses à publier. La plupart des femmes qui écrivent avec une volonté d’engagement, dans le sillage de Lilian Jiménez la tragique et de Claribel Alegría la sensible, semblent triomphales dans leur féminité ; Maura Echevarría a formulé en quelque sorte la tonalité des groupes d’écriture féminine qui se sont formés récemment en ces termes : « Aussi loin que je me souvienne, j’ai été libre : / Parce que mon esprit, / depuis les siècles des siècles / avait connu la délivrance »[12]. Poesía y más est un groupe de femmes poètes qui s’épaulent pour publier des textes très divers, dont Maura Echevarría est la présidente d’honneur.
« Où COMMENCE ET finit l’harmonieux et le vain »[13]
Occultés par la clameur militante dans les années de la guerre civile, bien des poètes à la trajectoire personnelle courageuse ont construit l’histoire de la sensibilité, sans chercher à se faire reconnaître comme porte-voix des opprimés. Ainsi Alberto Guerra Trigueros, Hugo Lindo, Italo López Vallecillos, voient leur effort prolongé par Ricardo Lindo, Javier Alas, Alvaro Darío Lara. Les écritures féminines, si elles font encore l’objet d’une lecture ghettoïsante, suscitent aussi l’admiration par le traitement sérieux de sujets qui touchent à un niveau intime. Après Mercedes Durand, Alice Lardé, Dora Guerra, Matilde Elena López, Elisa Huezo Paredes, et la majestueuse Lilian Serpas, Carmen González Huguet fait preuve d’une grande maîtrise des formes traditionnelles et d’une passion contenue. Claudia Herodier et Yanira Soundy se libèrent des formes fixes.Dina Posada, Silvia Elena Regalado sont parmi celles qui surprennent par leur bonne humeur, l’une sensuelle, l’autre drôle, tandis qu’un nouveau type de saine provocation se fait jour dans les textes de Brenda Gallegos et de Greta Isadora Valle, Aida Párraga.
Mais ce n’est pas du côté des femmes que l’on entend résonner le chant de Claudia Lars dont est certainement issu le dernier classique du siècle : David Escobar Galindo. Sa grand-mère était américaine et amie de Claudia Lars, et il y a de la gloire militaire et des propriétés terriennes chez ses ancêtres, comme chez Borges, à qui il fait penser par la haute culture européenne et l’enracinement dans un pays qu’ils transfigurent. Il ne lui déplaît pas d’être qualifié de « romantique tardif ». Pour sa fécondité inépuisable et sa fidélité conservatrice aux institutions, la gauche bien au-delà du Salvador essaya de l’ignorer, mais depuis 1984 il s’attela à la lourde tâche des négociations de paix, sans cesser de produire des textes surprenants. Désormais, plus personne n’oserait imputer à la frivolité sa préciosité, son retour aux rimes et aux formes fixes, sa prédilection pour le sonnet. Créateur prolifique, et néanmoins à la recherche permanente de l’aphorisme et du haïku, il semble s’enfoncer dans le contre-courant, au point de déverser son potentiel de fragilité dans la théologie. Ses sonnets au « Dieu intérieur » sont issus de la mystique de Saint Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila et révèlent une approche familière de Dieu, décrit comme partenaire parce que infiniment faible. Seule Sor Juana Inés de la Cruz, la cartésienne,et religieuse mexicaine de XVII° siècle, était allée aussi loin dans l’humanisation de thèmes de la mythologie païenne, créant l’hybride du dieu aztèque Centeotl et d’un Narcisse christique, miroir de l’homme dans sa beauté périssable.Se présentant lui-même comme « David, le pétrarquiste », Galindo n’est que reconnaissance envers la tradition, envers Rubén Darío « notre père », et semble en passe d’apporter un éclairage nouveau sur la spiritualité pré-hispanique. Il aime à se situer en « précurseur » de Netzahualcoyotl, le roi poète du XIVème siècle, qui semblait également insurpassable à Roque Dalton. Avec Galindo, dont l’œuvre en prose, comme celle d’historien des lettres latino-américaines, ne cesse de croître tandis qu’il édifie une histoire des lettres salvadoriennes équitable et subtile, on peut espérer que le Salvador marquerale nouveau siècle par la sérénité. L’un de ses poèmes les plus audacieux « Duel cérémoniel pour la violence », de 1971, constitue une déclaration de principes dans laquelle se reconnaissent avec étonnement les créateurs les plus jeunes, et les deux vers suivants constituent désormais une bannière de ralliement pour certains : « Par le sang dans le vent, et non dedans les veines, / où que tu naisses, violence, maudite sois-tu »[14]. C’est parmi les écrivains chrétiens, tel Francisco Escobar au premier chef, qu’il a ses défenseurs naturels. Or on n’a pas encore souligné la récurrence, tout au long de son œuvre, de la dérision anticléricale et antitotalitaire, qui lui gagne peu à peu des lecteurs d’horizons très variés.
Mais tous, parmi les plus exigeants, n’ont pas la chance d’être naturellement exemptés de culpabilité, comme Galindo le reconstructeur. Ainsi, comme pour équilibrer la capacité d’assentiment qui est son registre propre, les jeunes se rattachent-ils souvent Alfonso Quijada Urías (ou Kijadurías, selon l’orthographe qu’il préfère), attachant parce qu’il est tourmenté et avide de nouveauté expressive. Il a reconnu une dette envers José Lezama Lima. Le grand poète cubain exerce en effet désormais une influence bénéfique sur les plus cultivés dans la rigueur expressive et la libération du concept. Curieusement, alors que celui-ci n’envisageait guère comme conduite politique dans son contexte cubain que la résistance, la fuite loin des arènes obligées, il est le maître d’écriture des jeunes qui veulent perpétuer l’engagement de gauche. A la limite du désespoir, parce que l’entrée du FMLN dans la légalité et le légalisme escamote les promesses qui avaient élevé au dessus d’eux-mêmes tant de jeunes poètes, cette nouvelle génération « origéniste », du nom de la revue à Cuba fondée par Lezama Lima en 1944, est aussi la plus ouverte aux nouveaux effets sonores, aux pensées les plus dissonantes, se donnant pour seul garde-fou l’abdication de la rancœur, qui fonctionne si souvent dans la république des lettres comme mauvais refuge. La poésie des années du retour à la paix est d’une écriture recherchée, telles celle d’Alvaro Darío Lara, de Manuel Barrera ou de Federico Hernández au stylet implacable. Nombreux sont ceux qui trouvent des images saisissantes pour transmuer le cauchemar des années passées, celles de l’assassinat de tant d’innocents ; il faut rappeler qu’un somment de l’horreur a été atteint lors de l’assassinat, calculé pour faire capituler la guérilla, de six jésuites professeurs de l’Université José Simeón Cañas, dont le recteur et philosophe Ignacio Ellacuría, à l’aube, dans leur dortoir.
Voilà comment, avec une grande diversité, les poètes du Salvador continuent à rendre la vie plus claire ; d’une façon mystérieuse, même s’ils parlent d’autre chose, ils donnent sens au martyre que continuent d’endurer les pauvres, et ils travaillent patiemment, comme disait Roque Dalton, « Au nom de ceux qui lavent le linge des autres / (et débarrassent de la crasse des autres la blancheur) //Au nom de ceux qui gardent les enfants des autres / (et qui vendent leur force de travail sous forme d’amour maternel et d’humiliations) // Au nom de ceux qui habitent la maison des autres / (qui n’est plus ventre aimable mais tombe ou geôle) : Au nom de ceux qui mangent les quignons des autres / (et mâchent en se croyant un peu voleurs) // Au nom de ceux qui habitent le pays des autres / (les maisons, les fabriques, les commerces, / les rues, les villes, les villages, / et les fleuves, les montagnes, les volcans / sont toujours ceux des autres…). »[15]
[1] L’université jésuite de San Salvador porte son nom.
[2] “ No hay hijos ilegítimos, no los hubo nunca, no los habrá jamás… El niño es el dueño por excelencia [souligné dans le texte]; el heredero legítimo, el que tiene los derechos primarios e inalienables; el que mantiene y vigoriza la nación; el que remueve y permite que se mejoren, se purifiquen y se acrisolen las cualidades características y vitales del pueblo”, in El libro de la vida, 1932.
[3] « Esta es mi patria : / un río de dolor que va en camisa / y un puño de ladrones / asaltando / en pleno día / la sangre de los pobres ».
[4]« Pobrecito poeta que era yo, burgués y bueno. /Espermatozoide de abogado conclientela. / Oruga de terrateniente con grandes cafetales y millares de esclavos. / Embrión de gran señor, violador de mengalas y de morenas siervas campesinas. / Y me he muerto en la flor de los años y media carcajada de la vida » in Vida , pasión y muerte del anti-hombre, 1936.
5 “Esta noche la vida / es diferente. La emoción / se desgarra. / Mi pensamiento es flor / en algún sitio. Los anhelos / reclaman fantasía.” (Nocturno por la libertad).
[6]“ ¡He aquí la calle con su pulso de ruedas / y sus decretos de camisas rotas !” (De la calle y el pan).
[7]“Aquel hombre apoyó en la pared enormes gritos de color /que luego cayeron al asfalto multiplicándose / Desde entonces supo quelas paredes oyen y hablan...” (Habitante del alba).
[8] “Un poema es la semilla / de donde nace / el árbol de la vida, / que construye / las fundaciones de la Verdad” (inédit)
[9]“He recogido los pedacitos de voz / que el silencio esconde / en ellos he encontrado / las cicatrices de los mártires, / la ensordecedora plegaria del hambriento, / los estallidos de miseria campesina, / la ardiente e incontenible / sed de libertad.”(Larga trenza de amor)
[10]“Ha llegado el sol / y salgo de mi sueño. /Desnudo / soy una espada” (El ángel y las fieras)
[11]On trouvera ci-dessous des échantillons du cri propre aux années quatre-vingt-dix, tandis que dans le contexte de la paix civile et de la démocratisation, les combattants ayant été désarmés, les problèmes sociaux ressortent dans leur brutalité inchangée. La plupart des poètes qui ont retenu l’attention dans quelques publications collectives finissent par disperser leur énergie et leur talent dans des travaux alimentaires et n’ont pas la chance de pouvoir construire une œuvre. Il est cependant important de rendre compte de leurs trouvailles, ces sentences qui condensent la quête de tant d’autres. Que ceux qui, par manque de place, ne se retrouveront pas cités dans ce volume considèrent que l’on a tenté d’identifier ici les porte-voix qui pourront être les plus émouvants pour des lecteurs étrangers. Pour ce qui est des voix fortes mais éphémères des années 1980, voir le volume Quizás tu nombre salve, Et si ton nom sauvait, Anthologie bilingue de la poésie salvadorienne, Ed. Enfant d’El Salvador (EDES), Universidad Nacional dee el salvador, et UNESCO, 1992.n
[12] “Desde que yo recuerdo / he sido libre. / Es que mi espíritu / desde hace siglos, / ya habá sido liberado.” (Distancias, 1993)
[13] “ ¿ Quién les había enseñado dónde empieza y dónde acaba lo armonioso y lo vano ?” (David Escobar Galindo, in Los sobrevivientes, (roman), 1980, pp. 40-41.)
[14] “Por la sangre en el viento, no entre las venas / donde nazcas, violencia, maldita seas”.
[15] “En nombre de quienes lavan ropa ajena / (y expulsan de la blancura la mugre ajena) // En nombre de quienes cuidan hijos ajenos (y venden su fuerza de trabajo / en forma de amor maternal y humillaciones) :: en nombre de quienes habitan en vivienda ajena / (que ya no es vientre amable sino una tumba o cárcel) // en nombre de quienes comen mendrugos ajenos / (y aún los mastican con sentimiento de ladrón) // en nombre de quienes viven en un país ajeno / (y aún los mastican con sentimiento de ladrón)// en nombre de quienes viven en un país ajeno / (las casas y las fábricas y los comercios / y las calles y las ciudades y los pueblos/ y los ríos y los lagos y los volcanes y los montes / son siempre de otros)” (“Acta”, in La ventana en el rostro, 1961).
By Maria poumier | June 16, 2010 at 06:16 AM EDT | No Comments
Histoires interdites du Petit Poucet, de Roque Dalton,
ou la résurrection de l’épopée
Maria Poumier
(Université de Paris VIII)
Ce roman a été traduit par Pierre-Jean Cournet, un Toulousain, et publié aux éditions L’Harmattan en 2005. Publié pour la première fois à Mexico, par Siglo XXI, en 1974, il fut ensuite réédité par Educa puis par UCA. L’édition française comporte une préface et des notes contextuelles qui éclairent les allusions culturelles et politiques à l’histoire du Salvador, nombreuses, puisqu’il s’agit d’un collage de documents divers, présentés selon un ordre chronologique, sur ce pays, le plus petit des cinq républiques d’Amérique centrale issues de la capitainerie générale du Guatemala hispanique ; c’est d’ailleurs également le pays le plus densément peuplé, d’où l’intensité des turbulences qui s’y succèdent, car toute la terre fertile y est exploitée ; en outre, le pays ne parvient pas à nourrir sa population, ce qui provoque une forte émigration, jadis au Mexique et dans les pays limitrophes, maintenant surtout aux États-Unis.
En 2005, furent commémorés les trente ans de l’assassinat de l’auteur, commis par une faction de la guérilla révolutionnaire auquelle il appartenait, sous le vague prétexte que Roque aurait été un « agent de la CIA ». En fait, les fidèles de Roque au sein de ce groupe firent savoir immédiatement que c’était le commandant Joaquín Villalobos qui l’avait fait abattre, avec l’intention de faire endosser le crime par l’armée ou les paramilitaires. Celui-ci dut, des années plus tard, reconnaître les faits, et parla d’ « erreur ». Il est plus que probable que Villalobos ait été soumis à des pressions de la CIA désireuse de se débarrasser de Roque Dalton. Ce derniera d’ailleurs raconté son propre interrogatoire par un officier de la CIA (qui pourrait bien être John Negroponte en personne), au cours duquel celui-ci avait tenté de le convaincre de quitter le camp de la révolution, sans succès. Il lui avait alors annoncé, furieux, que ses propres camarades l’abattraient comme un traître. Roque en a donné un témoignage extrêmement précieux dans son roman autobiographique Pobrecito poeta que era yo. Et Villalobos, après son étape révolutionnaire, a fait carrière comme conseiller du gouvernement colombien, qui n’a pas encore fini de combattre une vigoureuse guérilla implantée dans les campagnes depuis plus de40 ans.
Roque Dalton, héritier d’une histoire révolutionnaire
Outre son rôle politique précis, c’est l’insolence de Roque qui était en jeu ; toute son œuvre en fait état ; il était exceptionnellement brillant et drôle, et possédait une capacité critique exceptionnelle. Par exemple, pour faire enrager ses camarades communistes et entièrement plongés dans la chasse au « diversionnisme idéologique », comme on disait dans les années 1970, il se déclarait révisionniste, à la façon des Soviétiques condamnés dans les grands procès staliniens des années antérieures. Son énergie profondément positive, sa bonne humeur systématique amènent à considérer l’ensemble de son œuvre sous l’angle épique : il y a en effet dans la moindre de ses trouvailles linguistiques une ardeur juvénile, une foi sans faille dans le pouvoir de la parole, de la critique, et de l’enthousiasme. Si une bonne partie de la création engagée de gauche relève plutôt de la rhétorique didactique, chez lui l’humour rompt constamment la pente du discours normatif. La première étape de sa production s’inspire fortement du Canto General de Neruda. Il rédigea, de fait, plusieurs hommages à des héros : au syndicaliste Miguel Mármol[2], dirigeantfondateur du mouvement paysan communiste salvadorien Farabundo Martí[3], et, en vers, un éloge d’Anastasio Aquino, indien des montagnes du Salvador qui organisa un soulèvement contre l’autorité coloniale espagnole[4]. La série de poèmes en question débouche sur une image qui constitue un aboutissement de la recherche de Roque sur l’épisode historique en question et une ouverture sur le prolongement, dans la réalité du XXème siècle, de la geste d’Aquino, un véritable encouragement à reprendre le combat pour la terre et l’autochtonie, sur les traces du héros : « Aquino, camino. »
Roque Dalton penseur
Dans sa préface aux Histoires interdites du Petit Poucet, Pierre-Jean Cournet signale que les œuvres de Roque Dalton font partie des références du sous-commandant Marcos, au Chiapas, lui mêmeécrivainpénétré de la tradition orale indigène. C’est, en quelque sorte, une preuve de plus du statut épique acquis par cette œuvre, au fil du temps. Le « poème-collage », selon le sous-titre des Histoires Interdites…, peut aussi bien être qualifié de roman historique, de par son côté documentaire et ordonné selon le déroulement de faits hautement significatifs pour les Salvadoriens. Par ailleurs, Pierre-Jean Cournet le classe parmi les essais de Roque, ce qui est une façon de souligner sa charge critique et son côté expérimental. Il s’agit là d’une traque du réel au fil d’échantillons disparates, pris dans un trésor personnel de documents de diverse nature, qui, de fait, s’ordonne comme une réponse à plusieurs questions à la fois : en quoi consiste l’histoire ? En quoi consiste le peuple ? Où se situe le moi, parmi les tranches désordonnées des faits qui l’affectent de près ou de loin ? Nous avons choisi ici, quant à nous, de considérer ce livre comme une épopée exemplaire, car il est construit comme découverte et expression d’un sujet collectif indissociable de son environnement, et non pas comme expressiond’un ou plusieurs individus face à leur contexte, comme c’est généralement le cas dans le genre romanesque.
Roque Dalton poète originel
Classer Histoires interdites…dans la catégorie des textes épiques peut à bon droit contribuer à faire passer l’ouvrage pour une réminiscence d’un autre âge, remontant éventuellement jusqu’à la préhistoire, par opposition au système de la pensée post-moderne, qui tient pour révoluesun certain nombre d’étapes créatrices reposant sur la confiance dans le réel, au profit de l’hypercritique, exacerbée par la déstabilisation des certitudes jusqu'au niveau même du moi intime. Pourtant Histoires interditesn’a rien d’un ouvrage muséographique ou folklorique, ne relève d’aucune momification livresque ni d’un quelconque balbutiement campagnard tournant le dos à la vivacité urbaine et cosmopolite. C’est pourquoi on peut considérer ce texte comme un acte fondateur de la résurrection de l’épopée en Amérique, aux antipodes de notre univers européen engagé, quant à lui, dans une phase effectivement hypercritique. C’est un texte débordant de fraîcheur, et néanmoins une grille de lecture du réel dotée d’un puissant effet de vérité sur le monde contemporain, et, comme les grandes épopées du passé, étonnant par la profondeur de sa dimension critique, précisément.
Roque Dalton contre l’histoire officielle
Le double enracinement dans le conte traditionnel et la dénonciation du mal à l’œuvre dans les événements proches s’articule déjà dans l’énoncé du titre : Histoires interdites du Petit Poucet. L’incandescence se trouve dans la notion d’interdit. Ainsi, l’épopée qui renaît sous nos yeux dans les sociétés en plein combat pour leur souveraineté semble nous donner ses règles : c’est un texte qui défie l’interdit, qui pousse la recherche critique en affrontant la barrière de la censure. Mais ce n’est pas du côté du sexe de la personne que la recherche interdite se situe, mais du côté du lieu géographique où s’incarne la personne, unique et en opposition à d’autres continents. Il s’agit donc de démanteler l’histoire officielle du Salvador.
Une partie des documents collectés provient de sources qui font autorité : poèmes consacrés par la reconnaissance des hommes politiques et du système d’enseignement, fragments de circulaires officielles des autorités répressives, fragments de récits sur les pères fondateurs de la nation. Chacun de ces échantillons est découpé de façon à faire dresser les cheveux sur la tête (image de prédilection chez Roque, quiécrit dans son poème « Je te préviens » : « Patrie identique à toi-même… Maman qui fais dresser les cheveux sur la tête » (Histoires interdites, p. 227): on y découvre, par un effet de zoom, une monstruosité généralisée, proliférante. Ainsi donc, chacun de ces textes canoniques, énoncés au premier abord dans le cadre d’un projet de contrôle impérieux de la perception, se fait boomerang, se retourne contre ses auteurs. Le summum est atteint avec les extraits de chroniques mondaines tirées du journal le plus ancien du Salvador :l’intention d’y flatter ceux qui se veulent les maîtres du pays y transpire comme une véritable angoisse de la part du pigiste, qui s’avoue constamment en danger de basculer dans le monde des proscrits, s’il en vient à ne pas respecter l’insaisissable code, implicite, qu’il lui appartient d’imposer insidieusement au lecteur.
L’art du couper-coller
Le révisionnisme ironique est accentué par des effets de séquence, car les documents sont présentés au même niveau hiérarchique que des textes vivement subversifs, émanant de « l’autre histoire », celle des gens sans histoire, par exemple les paysans témoignant des tortures subies dans le cadre de la lutte de l’armée contre le communisme. Là, l’épopée se construit comme projet de fonder la communauté, en mettant à plat les extrêmes opposés, en décrétant subversivement une égalité de statut entre les puissants et les faibles, les oppresseurs et les justes persécutés. Ce qui se dessine, à l’issue de cette démolition hygiénique des constructions sociales bancales, ridicules ou scandaleuses, c’est, bien sûr, une nouvelle échelle de valeurs, une nouvelle pyramide dont la perfection géométrique correspond au respect du vrai et du noble, comme large base commune au peuple, dont la tension créatrice culmine dans des moments de pur héroïsme, le plus haut point de l’humain. On retrouve bien là l’épopée éternelle, celle qui fait le tri, dans le fleuve mémoriel d’une communauté, entre les bons et les méchants ; il s’agit aussi d’articuler le va-et-vient entreles moments simples, quotidiens, et le saut dans l’exception, le miracle salvateur de l’esprit, incarné par des êtres de légende, dans la fulgurance d’une action d’éclat.
Moments lyriques
En contrepoint des chapitres d’action, Roque Dalton a inséré des poèmes de son cru, non soumis à la critique, ni à l’ovation emphatique. C’est par ce biais qu’il prend place comme voix poématique et narrateur parmi d’autres. Avec l’abnégation des grands bardes de jadis, il limite ses interventions à quelques pages. Sans elles, son rôle ne serait que celui du monteur, qui a séparé et soudé entre eux quelques fragments de narration, en rejetant comme déchet ce qui, dans l’histoire officielle antérieure, remplissait l’horizon et obstruait la vue.
Le message politique
C’est en conclusion qu’on trouve l’affirmation péremptoire selon laquelle : « la falsification de l’histoire de cette guerre est sa continuation par d’autres moyens. » Il s’agit de la « guerre du football », qui a opposé les Salvadoriens aux Honduriens en 1969[5] ; un match de foot en fut le détonateur, mais l’enjeu était tout à fait sérieux : les classes dirigeantes détournèrent la colère des Salvadoriens affamés sur leurs voisins honduriens, dont ils envahirent le territoire. Ainsi, explique Roque, la guerre véritable était celle que mènent les puissants contre le peuple ; telle est l’essence de l’histoire salvadorienne que façonnaient les pages précédentes, par accumulation d’anecdotes.
Modernité et censure
La modernité de l’épopée construite dans Histoires interdites est indéniable. C’est un acte de combat avec les techniques expérimentales de l’écriture contemporaine. Comme le dit Lydia Nogales dans la préface à l’édition française, « ce livre est une action de guérilla contre la guerre que les puissants livrent aux pauvres. Roque Dalton est parmi les premiers, avec le George Orwell de La ferme des animaux, à avoir montré par un acte romanesque que l’écriture de l’histoire est un acte de guerre, surtout à notre époque qui sacralise la science, et considère l’histoire comme une science. C’est contre la dogmatique abusive qui est au cœur de la conception moderne et occidentale de l’histoire que se dressent ces « Histoires interdites ». Le titre pose lacensure du passé comme fait central, réalité principale. Mais il ne s’agit pas seulement de réhabiliter la « vision des vaincus », habituellement entendue comme celle de très lointains aïeux ou de pauvres hères sur qui s’apitoyer. Il s’agit de montrer que le poids de l’interdit est partout, et que celui-ci transpire du moindre fragment de texte documentaire. Dans les textes évoquant les grandes figures tutélaires de la culture salvadorienne— Rubén Darío[6], José Matías Delgado[7], Alberto Masferrer[8] —, on sent que Roque Dalton perd patience.Il en veut à ces derniers de leur excessiveconfiance en eux-mêmes, de leur narcissisme,de leur naïveté aussi, qui masqua à leurs yeux certains enjeux pourtant essentiels du moment. Seuls échappent à l’insupportable pression du mensonge — demille mensonges combinés — les poèmes, et parmi ceux-ci les plus simples, les plus spontanés, les plus anonymes,dépourvus d’ambition didactique : érotiques ou parodiques, ceux-làmêmes qui vont rejoindre la sagesse populaire, les dictons, dans unecompréhension épurée du monde. Ces poèmes relèvent d’un genre littéraire connu au Salvador sous le nom de« bomba » («bombe» généralement humoristique, cocasse).
Nous voici donc devant un modèle de traque du réel, et les quarante ans écoulésn’ont fait que renforcer la leçon d’histoire qu’il nous donne: pour affaiblir l’Empire qui veut neutraliser un petit pays, il faut partir du cœur de celui-ci, du vécu des va- nu- pieds, auquel il faut s’identifier pour retrouver le contact avec la terre et la nudité, éprouver une autochtonie féconde, originelle. Il faut donc dépasser toute synthèse propre aux lettrés, rendre à tout écrit sophistiqué et prétentieux son statut archéologique, de simple lambeau, témoin d’une déchirure qu’il prétend cacher. Il faut accéder à l’humilité, renouer avec l’humus, qui est à la seule portée des humiliés, les pleinement humains, parce qu’ils sont dans la détresse.
La puissance littéraire
Par son caractère guerrier, sa légendaire biographie, parla maîtriseet l’envergure de son roman historique, Roque Dalton (« roquedal »), qui se flattait en riant de descendre des célèbres Dalton bandits,s’est imposé dans l’histoire des lettres, bien au-delà de son pays et même de l’Amérique latine, comme un faitépique total, et comme tel, fertile en nouveaux héroïsmes et nouveaux prodiges littéraires. Et c’est par sa capacité humoristique hypercritique, qu’il a synthétisé et dépassé l’abondante littérature engagée de sa génération. Le Salvador accède désormais au rang de pays fondateur de civilisation, comme tous ceux qui sécrètent des épopées vivantes, enracinées dans le passé et la terre, nullement fossiles.
[1] Roque Dalton (1935-75): militant révolutionnaire, deux fois condamné à mort et emprisonné au Salvador, il vécut au Mexique, à Cuba, en Tchécoslovaquie. ; prix Casa de las Américas 1969 pour son recueil de poèmes Taberna y otros lugares ; en français, c’est Fanchita González Batlle qui le fit connaître, avec le choix de poèmes traduits sous le titre Les morts sont chaque jour plus indociles, éd. La Découverte, Paris, 1978. Il est représenté par 41 textes dans l’anthologie bilingue « Quizás tu nombre salve /Et si ton nom sauvait », poèmes choisis, traduits et présentés par Maria Poumier, Universidad de El Salvador/UNESCO, « Colección Obras representativas de América Latina », 1992. Voir également Anthologie de la poésie d’El Salvador au XXème siècle, par Maria Poumier, Editions Simón Patiño, Genève, 2000. En 2005, les éditions Le Temps des cerises, Paris, ont publié la traduction du recueil posthume Poèmes clandestins. En espagnol, les principaux ouvrages de référence sont la revue Casa de las Américas, Órbita de Roque Dalton, La Havane, la biographie de Roque Dalton par Luis Alvarenga El ciervo perseguido : vida y obra de Roque Dalton, San Salvador 2002, et le numéro spécial de la revue Cultura, San Salvador, janvier-avril 2005. Désormais, toute l’Amérique centrale reconnaît son importance, comme en atteste le poète costaricien Adriano Corrales Arias, dans Profesión u oficio, 2002, «Si Roque es panfletario yo soy decadente » (repris dans Poetas por El Salvador, Poema paseo coral, par Maria Poumier, San Salvador, ed. Matías Delgado, 2008).
[2]Miguel Mármol, los sucesos de 1932 en El Salvador, La Havane, 1983. Miguel Mármol (1905-1980), cordonnier et cofondateur du parti communiste salvadorien, fut l’un des rares dirigeants survivants des massacres de 1932. Roque fit sa connaissance à Prague en 1966.
[3] Farabundo Martí (1883-1932) rejoignit Sandino au Nicaragua, puis fonda le parti communiste salvadorien, et fut fusillé en 1933, pour avoir organisé le soulèvement catastrophique des paysans. Il donna son nom au Front de Libération Nationale (FMLN), créé en 1971, et qui prit les armes en 1980.
[4] « Cantos para Anastasio Aquino », in La ventana en el rostro, 1961.Anastasio Aquino (1792-1833), indien nonualco, dirigea une insurrection paysanne en 1832-33, et fut fusillé le 24 juillet 1833. Il a été redécouvert par les intellectuels salvadoriens à partir de l’insurrection paysanne de 1932. Voir Marine Callejón, La légende d’Anastasio Aquino au Salvador, Mémoire de maîtrise, Université de Paris VIII, 2000 (inédit).
[5] La Guerre du football, également qualifiée de « Guerre de 100 heures » dura six jours ; l’armée salvadorienne marcha sur la capitale Tegucigalpa le 14 juillet 1969, prenant prétexte de l’expulsion de paysans salvadoriens installés au Honduras de longue date. L’OEA intervint comme médiatrice. Il est admis que les deux gouvernements cherchèrent à détourner l’opposition croissante dans leurs populations respectives en les lançant les unes contre les autres. Le résultat fut l’affaiblissement du Salvador, dont l’économie était la plus industrialisée de l’Amérique centrale, et la radicalisation de l’opposition. Le traité de paix fut signé à Lima le 30 octobre 1980. La guerre fit environ 4000 victimes, et les deux pays s’armèrent massivement. Le projet de Marché commun centre-américain recula d’autant.
[6] Avant de commencer à se faire connaître à Santiago du Chili puis à Buenos Aires, Rubén Darío se mit au courant de l’actualité des lettres françaises au Salvador, lors de ses échanges en 1882 avec Francisco Gavidia (1863-1955), qui avait séjourné à Paris. Gavidia fut lui-même traducteur de Victor Hugo, et il réintroduisit la versification accentuelle négligée dans la langue espagnole depuis le Moyen Age. Rubén Darío reconnut le rôle de Gavidiadans le “modernismo” hispanique, d’abord appelé “Escuela de San Salvador”, en ces termes : « fue con Gavidia, la primera vez que estuve en aquella tierra salvadoreña, con quien penetrara en iniciación ferviente en la armoniosa floresta de Víctor Hugo ; y de la lectura mutua de los alejandrinos del gran francés, que Gavidia, el primero seguramente que ensayara en castellano a la manera francesa, surgió en mí la idea de la renovación métrica, que debía ampliar y realizar más tarde… » (in David Escobar Galindo, Indice analítico de la poesía salvadoreña, UCA, San Salvador, 1982, p. 126).
[7] José Matías Delgado (1768-1833) : curé, orateur et penseur des luttes pour l’indépendance, prit la tête de la première insurrection contre le gouvernement espagnol en 1911.
[8] Alberto Masferrer (1868-1932) fut journaliste et maître à penser par des essais vigoureux recueillis en plusieurs éditions d’œuvres choisies : Ensayo sobre el desenvolvimiento político de el Salvador (1901), Ensayo sobre el destino (1926), El dinero maldito (1927), La religión universal (1928), El mínimum vital (1929). Empreint desocialisme utopique, Masferrer accepta de participer au gouvernement de Maximiliano Hernández Martínez, et fut horrifié lorsque celui-ci ordonna le massacre des paysans par l’armée, en 1932.
By Maria poumier | June 16, 2010 at 05:21 AM EDT | No Comments
David Escobar Galindo
« les clés du sous-sol »
Poèmes choisis, traduits
et présentes par
maria poumier
Editions L'Harmattan 2008
Préface : David Escobar Galindo ou le métier de transparence
David Escobar Galindo est un poète qui semble à plusieurs titres béni par les fées, ces divinités qui président aux contes de pur bonheur. Appartenant au cœur de l’Amérique centrale, au Salvador, petit pays ombilical pour tous ceux qui l’entourent, il en est « le roi David » : une autorité reconnue comme telle. Pourtant il n’exerce guère de pouvoir temporel ; il incarne, simplement, le lyrisme. L’élégance est son style, la révérence qu’il inspire est un accord sur fond de sagesse, au-delà des contentieux. Face aux turbulences à tous les étages de l’existence, du secret intime à l’échelle des drames de portée internationale, David démêle le labyrinthe, déchiffre le chaos, apaise les brûlures. La profondeur de ses oracles étonne et détone. Un jour dans la rue, un inconnu lui a posé une question : « Ne serais-tu pas par hasard le fidèle et le fléau de la balance ? » En espagnol, cela se dit plus simplement, d’un seul mot : « ¿Tú eres acaso el fiel? » (in Poème 22 de El Libro del fiel, 2002-2003). Nous pouvons répondre : oui, David est la fidélité à l’équilibre secret des choses, et voilà pourquoi il donne à profusion « les clés du sous-sol ».
Né le 4 octobre, jour de saint François d’Assise, il se conçoit comme l’arbre : « je suis l’arbre, pensé-je », écrit-il, « l’Arbre de tous » certainement, comme il a intitulé une anthologie de textes classiques pour faire ressentir l’Amérique latine aux écoliers de son pays. Il est réputé comme historien de la poésie salvadorienne pour son Índice antológico de la poesía salvadoreñna, de 1982 ; cette somme de la poésie de son pays depuis qu’il s’exprime en castillan est d’une extrême précision dans le respect des œuvres les plus diverses, ce qui en fait un outil unique, et rare, pour ses compatriotes et pour les spécialistes universitaires.
En 1979, le critique hispano-uruguayen Hugo Emilio Pedemonte signalait ; « l’apparition de David Escobar Galindo a été l’évènement le plus important de la poésie centre-américaine des vingt-cinq dernières années, et je dirais qu’il est en bonne voie pour surpasser tous ses prédécesseurs et maîtres, comme il en fut à une autre époque pour Rubén Darío[1], le Nicaraguayen que nul n’aurait pu prévoir ». Le choix de poèmes retenus pour sa première publication en France confirmera largement ce pronostic.
Descendant d’une famille riche et illustre, et entre autres du libertador de l’Amérique centrale José Arce, l’auteur choisit d’appartenir pleinement à son pays et à sa généalogie. Dans les années 1960, il baigne dans l’effervescence étudiante, il partage la volonté de ses camarades de gauche de démocratiser El Salvador, le pays des « quatorze familles » qui ne se soucient plus guère que de leurs petites affaires. Mais c’est le moment où un autre étudiant salvadorien brillant, le légendaire Roque Dalton, s’engage dans le marxisme et la clandestinité, et produit alors la meilleure poésie violemment engagée à gauche[2]. Il surprend par son humour, il échappe à tout didactisme. Son assassinat annoncé, comme dans une tragédie antique, l’a consacré comme l’astre qui a concentré les horreurs de son époque. Le hasard a donc fait de Roque définitivement grandi par une mort prématurée un rival bien difficile à gérer pour David. Mais celui-ci a su refuser le terrain concurrentiel dans l’imaginaire, il le certifie comme suit:
« [Roque Dalton] est un des poètes les plus intelligents d’El Salvador. La plus grande partie de son œuvre est très audacieuse, dans ses expressions, dans sa conception purement poétique, et je crois que ce sera une œuvre durable ; ce n’est pas la première fois que je le dis ».[3]
Or cette attitude chevaleresque est remarquable, dans la mesure où David était abondamment vilipendé par la gauche, au plus fort de la guerre civile, et qu’un groupuscule se chargea de le dépouiller de son héritage, en enlevant un beau jour son beau-père contre rançon. Sa vie était certainement tout aussi menacée que celle de ses adversaires révolutionnaires. Il aurait pu s’en aller à l’étranger faire une carrière littéraire à l’écart des frayeurs. Il choisit au contraire de faire bénéficier son pays tout entier de sa hauteur de vues, et devient le médiateur par excellence entre les combattants: après avoir été négociateur dans la guerre du foot-ball, entre le Honduras et El Salvador, en 1980, il devient le médiateur entre le gouvernement D’Aubuisson et la guérilla, pendant dix ans interminables, de 1982 à 1992, où s’affrontaient en fait, par les martyrs salvadoriens interposés, les USA et Cuba. David rattache son rôle historique dans ces années cruciales à l’éthique de la poésie, en ces termes :
« Un poète pacifique par nature se devait de mettre toute son âme et toute sa ferveur, dans cette tâche. J’ai pris le chemin de la paix en toute conscience. Et j’ai eu le privilège de participer à cet effort,et c’est la charge la plus importante que la vie m’ait réservé. Je n’ai jamais rien fait avec plus de foi. Jamais je ne me suis senti plus poète qu’à cette table des négociations ».
Et il considère comme une excellente chose pour son pays qu’aucun des deux camps n’ait pu se déclarer victorieux, aux termes de l’armistice, n’ait pu entreprendre de revanche sur le vaincu, depuis 1992. Depuis lors, il est recteur de l’université privée José Matías Delgado, et refuse toute responsabilité politique. Cela ne l’empêche pas de continuer à jouer un rôle essentiel à l’échelle de la nation, par sa forte présence dans la presse : éditorialiste pour La Prensa Gráfica, collaborateur du site www.elfaro.com.sv , mais également sollicité pour publier régulièrement des poèmes et des aphorismes au quotidien. Il a publié à ce jour une vingtaine de recueils de poésie, mais aussi des nouvelles, du théâtre, et une partie de ses articles d’opinion.
En conclusion de l’époque de la guerre civile, David faisait paraître, en 1996, un livre de poèmes écrit à deux voix, Le chevreuil et le colibri, avec l’un des commandants de la guérilla, son « ami avant et après la guerre ; il était le commandant du groupe qui m’ avait déclaré ‘criminel de guerre’ », dit-il. Et il poursuit : « Ce sont les petits jeux ténébreux du destin. Mais à la fin nous avons gagné, en silence, avec notre équanimité : oui, l’évolution est presque toute puissante ».[4]
Malgré une trajectoire aussi centrale pour son pays, malgré le respect unanime dont il jouit en Amérique centrale, David reste très peu lu au-delà. De toute évidence, c’est une censure de gauche qui a joué contre lui. Dans la grille de lecture imposée par une certaine classe intellectuelle européenne, un poète centre-américain contemporain ne saurait être digne d’attention que s’il s’acquitte correctement du rôle de révolté et de représentant des victimes des classes dominantes. Et nombreux étaient ceux qui rivalisaient d’ardeur pour occuper le piédestal. Mais David Escobar Galindo préférait se placer en disciple docile, et qualifier de « Notre Père qui est » le nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916), le lyrique par excellence, qui sut enchanter l’ancienne métropole coloniale par son raffinement. David, plongé dans sa recherche de la justesse, ne chercha pas à profiter de la vague d’enthousiasme des Européens pour l’Amérique latine, si bien qu’il resta longtemps ignoré.
I A la recherche du « dieu intérieur »
D’ores et déjà, l’œuvre de David appartient au registre classique. Il assume la tradition, la fait revivre, et c’est à partir d’elle qu’il tranche dans le présent, et dénoue les chaînes qui nous étranglent. Nul doute que le baptême du feu, dans la guerre civile, ait trempé à jamais son goût, comme son endurance. Il ne cède jamais aux mirages de l’innovation, qui ont captivé le XXème siècle, car, écrit-il:
« Il était très difficile d’être enthousiaste à cette époque, si ce n’est pour les fanatiques de tout plumage, parce que beaucoup d’entre eux ressentent la guerre comme une espèce macabre de réalisation personnelle » (Los fuegos del azar, 1992).
En 1984, comme pour apaiser les Furies, il écrit du théâtre grec et mythologique, comme l’avaient fait Alfonso Reyes, María Zambrano ou Julio Cortázar : Las hogueras de Itaca (« L’embrasement d’Ithaque »), œuvre centrée sur le dilemme d’Ulysse à son retour, partagé entre sa vieille Pénélope et la Nausicaa de tous ses rêves. C’est en fait une méditation sur les enjeux de la guerre, et la guerre qui transforme chacun :
–Tout ton être, Ulysse,
Est une oscillation de cicatrices.
Tu as d’abord été roi, brave et heureux,
Puis esclave de ton rêve de gloire.
Ensuite, voyageur qui s’enfuit vers son rêve.
Et maintenant, simple masque sur un îlot.
[C’est ce que lui dit son ombre, et il répond :]
– Non, je ne suis qu’un héros !
[L’ombre conclut :]
– Comprends-le, Ulysse : tu es un homme complet,
Un héros qui pleure, sans peur ni secret.
David se situe aux antipodes du narcissisme d’Ulysse le hâbleur. Au plus fort des tueries, il a publié un recueil intitulé El Guerrero descalzo (« Le guerrier déchaux »), et il rêve certainement de sainteté militante. Mais son lyrisme s’édifie sur d’autres bases, sur le refus de toutes les étiquettes flatteuses :
Je ne suis Pierre,
Ni Jean,
Ni Sigismond.
[…]
Je suis un souffle d’air
Un son qui passe
Le son fugace d’un miracle profond
Telle est sa déclaration préalable, sur laquelle il a construit une tendresse réelle pour le monde. Et des années plus tard, cette ascèse débouche sur une autodérision qui est aussi un acte de foi en toute résurrection :
J’existe, dit le poète,
Mourir me fait chaque parole.
Je suis du Christ la contre-parabole :
Je nais en croix, je meurs entre les bêtes.
Ainsi a-t-il été le poète de la résistance aux modes subversives, pendant une quarantaine d’années, cultivant la rime, le sonnet, la vie intérieure, refusant dans la foulée la grande marée de l’érotisme. C’était, dans le contexte avant-gardiste, indissociable du sens critique, de la cruelle lucidité. Et pourtant, jamais le mépris ni le sarcasme ne transpirent, dans ses sentences :
Que de tragiques maux
A l’ombre de ton nom, Utopie !
Et voilà qu’aujourd’hui,
Ton crâne naïf souriait sous les vitraux.
Naturellement, l’amour d’un christianisme très médiéval l’a porté vers la recherche mystique, et le recueil Dios Interior («Dieu intérieur) de 1995 a paru à beaucoup le sommet de son œuvre, et comme un accomplissement de la vocation de son pays, que les conquistadores avaient baptisé « El Salvador », c’est à dire « Le Sauveur ». David ne s’y départit pas de sa modestie viscérale, alors que ses images s’imposent avec la force du naturel :
Accompagné d’une fragile aura
–D’un côté l’aube, de l’autre, le couchant–
Je marche nu sur la corde qui tremble.
II Le climatologue
Au tournant du siècle, le bonheur de se sentir en harmonie avec les forces de l’esprit a quitté David à nouveau. Il avait défié la guerre avec un grandiose Duelo ceremonial por la violencia (« Duel cérémoniel pour la violence »). Il avait partagé toutes les douleurs des victimes dans ses Sonetos penitenciales (« Sonnets de pénitence »). Devant l’horreur des temps nouveaux, qui laisse en marge, cette fois, son pays, David redécouvre son rôle de combattant, celui qui sait lancer la pierre contre Goliath. « Tout innocent est sacré », affirme-t-il, reprenant maintenant un chant explicitement engagé ; son christianisme retrouve la nécessité du cri et de la compassion. Et il semble renoncer, dans l’étape actuelle, à la rime et au mètre, recherchant de toute son âme la prose, la conversation directe qui jaillit de la rue, avec quand même une certaine nostalgie pour la strophe de la chanson populaire.
Dans l’étape précédente, il écrivait à partir de son poste de gardien de la cité, avec « ceux qui restent », tandis que la terreur poussait chacun à fuir éperdument. Alors que la versification explosait, comme dans une débandade, David réalisa le tour de force d’un sonnet strictement fidèle à son schéma géométrique, et constitué exclusivement par l’énumération de blessures de guerre, un poème pantelant et dépouillé –malgré le caractère excessif et scandaleux de sa matière– de la moindre grandiloquence :
Intestins, clavicules, oesophages,
Veines, genoux, tympans, tendons,
– cœurs évidés, ébranchés–-,
Nerfs, paupières, joues, gorges.
Crânes, membranes, jointures, doigts,
Foies, cheveux, squelettes, tempes,
–vulves brûlées, verges tranchées–,
Vertèbres, bras, fémurs, larynx.
Langues, dos, yeux – langues, yeux–-
– voix faites monts de déchets–
Palais, gencives, dents, langues.
Cœurs, images, poumons
– cœurs écorchés, transpercés–,
Le sang qui fuit (paroles illisibles).
Dans le XXIème siècle, comme s’il avait réussi à rétablir la légitimité des formes fixes, c’est en défricheur qu’il les quitte :
Quel est, mes amis, ce saignement ?
Quel est ce nœud que fait l’histoire
Contemporaine en flammes, si simple et si gordien ?
Voilà la question qu’il affronte, dans le casse-tête de la barbarie dite globalisée. Et il creuse l’homologie entre cataclysmes politiques et naturels, dépassant d’emblée les explications péremptoires des maîtres du discours et de la terreur dans des Noticias del clima (« Nouvelles du climat »). Car « les mirages parlent » et il discerne:
La victoire de la peur contre la peur. Demain,
Il se peut que personne ne trouve le courage de se souvenir que l’Utopie
Scintille dans le noir comme l’unique phare qui résiste à l’ostracisme,
Mais nous, les poètes inédits jusqu’à la satiété du visible,
Les penseurs ivres de l’éternel retour,
Nous ne cesserons pas d’inventer chaque jour
La passion d’une vie plus humaine,
Même si nous ne pouvons partager notre rêve
Qu’avec les patientes et guerrières fourmis.
A la question classique « Quelle est l’importance de la poésie pour la société, et en particulier pour cette société contemporaine qui semble ne pas trop s’y intéresser ? », David répond :
L’importance de toujours : révéler, en chaque lieu, en chaque âge, les essences les plus profondes de l’être humain. A notre époque, où se globalisent les perversités du marché, cette mission est plus nécessaire que jamais. (Entretien avec León David, loc. cit).
Nous accompagnons David de tout cœur dans sa recherche, car c’est dans la vieille Europe aux ressorts cassés que l’on éprouve le plus le besoin d’Amérique, le besoin de pensée vierge, de pensée de la virginité guerrière. Le « guerrier déchaux », c’est ce qu’il nous faut devenir, et, dans notre quête d’ancêtres pour cela, il y a aussi le point d’appui de poètes vivants.
María Zambrano disait ceci, à propos de la nécessité renouvelée de certains auteurs :
C’est donc en vertu d’une situation subie au présent que le trésor accourt brusquement dans notre mémoire. Nous en avons un souvenir, de cette œuvre, mais nous revenons vers elle plutôt comme vers une vieille maison abandonnée où nous nous sentons rassurés ; et voilà comment notre première sensation face à son actualité, qui est le premier moment de ce genre de renaissances, est une sensation de soulagement, comme si nous nous retrouvions en lieu sûr, écarté, une retraite sur laquelle nous ne comptions pas. A la joie d’avoir découvert ce trésor sans effort, cet ancêtre qui a vécu pour nous, comme cela se produit en fait avec tous les ancêtres, succède l’angoisse de ne pas savoir à quoi nous engage son acceptation. Alors nous nous demandons pourquoi nous sommes revenus vers lui, pourquoi nous l’avons rappelé à notre souvenir, quelle est la nécessité intime qui nous a poussés, et nous nous demandons si nous ne pourrions pas à nouveau l’oublier. Mais l’oubli, s’il est possible, serait quelque chose de trouble, dans notre vie déjà si trouble. Parce qu’un personnage aussi fortement désiré reste une inconnue si nous ne nous posons pas la question de ce qui en vérité nous attire vers lui, de ce que nous allons chercher là; et cela peut entrer en résonance avec ce qui de cette oeuvre a transcendé à d’autres moments, ou non…[5]
Le choix de poèmes ici traduits obéit au critère de la nécessité intime, celle de montrer et de faire partager la reconnaissance envers une œuvre qui aimante et qui purifie, une œuvre qui réduit les masques en poussière.
Quels sont les ancêtres précis vers lesquels s’est tourné David pour se trouver ? La meilleure amie de sa grand-mère, la grande Claudia Lars, à la pensée libre et limpide, qui a su parler aux Salvadoriens de tous les sujets avec confiance et plénitude, sans ressentiment d’aucune sorte, projetant sa féminité sans drame, ordonnant les lettres de son pays dans la clarté. Il est également descendant direct d’un poète diplomate, subtil et métaphysique, Raúl Contreras, qui s’imprégna de la recherche espagnole, et laisse une œuvre chuchotante, à l’unisson avec celle de Jorge Guillén, d’une pureté intransigeante. Et tous les autres, de tous les pays, bien entendu ; avec une place de choix peut-être, pour Paul Valéry. C’est de cette façon, comme quintessence de secrets très anciens, que nous parvient une œuvre parfaitement solide, débordant les catégories, comme on le verra, dans sa diversité, une œuvre déjà monumentale, et pourtant infiniment légère, comme l’esprit. [6]
Maria POUMIER, Paris, le 19 mars 2008
[1] Rubén Darío (1867-1916) fut un exceptionnel rénovateur de la poésie en langue espagnole, qui opéra une synthèse de symbolisme et parnassianisme connue sous le nom de modernisme. Il eut pour maître le poète salvadorien Francisco Gavidia
[2] De Roque Dalton, on peut lire en français Poèmes clandestins, Le Temps des Cerises, 2003, et Les histoires interdites du Petit Poucet, L’Harmattan, 2005.
[5]El pensamiento vivo de Séneca, Buenos Aires, 1944.
[6] Pour plus d’information sur les poètes salvadoriens mentionnés ci-dessus et sur l’histoire littéraire d’El Salvador, voir Anthologie de la poésie salvadorienne du XXème siècle, par Maria Poumier, éd.Patino, Genève 2002.
By Maria poumier | June 16, 2010 at 05:13 AM EDT | No Comments
Entrevista a Jon Sobrino, San Salvador, 4 de octubre de 2007:
“La verdad como triunfo”
María Poumier: Padre Sobrino, en este mes de octubre Ud. cumple 50 años en El Salvador. Cuéntenos cómo vino a parar allí.
Jon Sobrino: Había muchas vocaciones en España en los años 1950. Yo llevaba ocho años estudiando con los jesuitas en el país Vasco, y en 1956 entré a los jesuitas en Orduña, Vizcaya. Cuando en 1957 me propusieron venir a El Salvador, acepté el destino con toda naturalidad, aunque en aquel entonces era una decisión de importancia, pues no sabíamos si íbamos a volver a España y a ver a nuestros padres. Después he dado varias vueltas. Para estudiar en 1958 fui a Cuba, en 1960 a Estados Unidos, y en 1966 a Alemania. En 1974 vine y me estabilicé en San Salvador. Ahora viajo a Europa unas dos veces al año, aproximadamente.
M. P.: ¿Es antigua la presencia jesuita en El Salvador?
En la época moderna, jesuitas mexicanos vieron a trabajar en una iglesia en Santa Tecla en 1914. En la capital, San Salvador, en 1917 ya dirigían el Seminario y un colegio. Durante medio siglo no fueron muchos y conservaban la actitud tradicional de aquel entonces. Después fue creciendo el número de jesuitas, y hubo un cambió importante en el trabajo y en el modo de concebirse como jesuitas. También creció su influjo en la sociedad salvadoreña, y los jesuitas se pusieron del lado del pobre. Había tenido lugar el concilio Vaticano II en 1965, y Medellín en 1968. En muchas cosas significaron un vuelco, y por él pasamos los jesuitas, en conjunto con entusiasmo. Además, en 1965 habíamos fundado la Universidad Centro Americana (UCA), que lleva el nombre de José Simeón Cañas, religioso, luchador de la independencia centroamericana y sobre todo por la libertad de los esclavos. Se convirtió en un centro importante de análisis social y teológico.
M. P.: ¿Cómo se relaciona su trayectoria con el gran encuentro de Medellín en 1968?
J. S. Ya he dicho que Medellín fue muy importante. En algunos aspectos, para mí incluso fue más importante que el Vaticano II, aunque sin el concilio no hubiese sido posible. El primer documento de Medellín lleva el título Justicia, y los obispos comienzan reconociendo la miseria colectiva del continente, producto de una injusticia que clama al cielo. Estaban diciendo que la vida y la dignidad de las mayorías estaban pisoteadas. Esta dinámica se extendió por América latina. En El Salvador, Ignacio Ellacuría la profundizó y aportó bases filosóficas a la teología de la liberación, usando en buena parte la filosofía de Xavier Zubiri, y manejando también elementos de la filosofía de Marx. Y también le dio importantes bases teológicas. Esto ayudó a que los jesuitas cambiásemos y nos preocupásemos por los problemas de la realidad social, a la que Ellacuría llamó “el pueblo crucificado”. En Guatemala, el padre César Jerez actuaba en el mismo sentido.
M. P.: No fueron fáciles las relaciones con el gobierno…
J. S.: Debido a esa nueva orientación, ya en 1972, los jesuitas tuvimos que dejar el seminario diocesano. En 1973, el gobierno puso una demanda contra los jesuitas del colegio, por enseñar marxismo y enemistar a los padres con sus hijos. Lo que ocurría es que los estudiantes de los últimos años iban al campo, a las fincas, y preguntaban cuánto ganaban los colonos, que en muchos casos eran los empleados de sus propios padres. El choque de los muchachos con la realidad era brutal, pero también quedaban horrorizados los padres al escuchar los comentarios que hacían sus hijos. Los jesuitas estábamos adquiriendo una nueva visión y conciencia social. Y también una nueva comprensión de nuestra tarea cristiana.
M. P.: En su libro titulado Mons. Romero, que va por la séptima reimpresión, Ud. cuenta cómo éste sufrió una auténtica conversión, a raíz del asesinato del padre Rutilio…
J. S.: Rutilio Grande fue el primer jesuita salvadoreño asesinado. Junto con él, otros cuatro jesuitas se fueron a trabajar al campo, a la zona de Aguilares, y empezaron a cambiar la religiosidad de la gente del campo más de acuerdo a Medellín y, sobre todo, al evangelio. Rutilio no era un intelectual, pero en su trabajo pastoral hizo central relacionar la fe en Dios con la promoción de la justicia y la toma de postura contra la injusticia. El 12 de marzo de 1977 fue el primero de los 16 sacerdotes y religiosos salvadoreños asesinados. Yo trabajaba en estrecha relación con Mons. Romero. Y recuerdo el profundo impacto que le causó. Él no solía usar la expresión “conversión”, pero sí tuvo un gran cambio: profundizó su fe en medio del sufrimiento y la esperanza de los pobres. Lo fundamental fue desde entonces su amor y defensa de los oprimidos. También desencadenó un inmenso proceso de solidaridad, y, una vez desencadenado, supo vivir su realidad eclesial y su propia fe en solidaridad con otros. Dijo muy justamente que “la Iglesia sufre el destino de los pobres: la persecución. Se gloría nuestra Iglesia de haber mezclado su sangre de sacerdotes, de catequistas y de comunidades con las masacres del pueblo, y haber llevado siempre la marca de la persecución”.
M. P.: Y Ud., en esos mismos años, ¿estaba en El Salvador?
J. S.: Sí. Ya había regresado en 1974. En la UCA nos dedicábamos al análisis de la realidad, y a darlo a conocer. Era la profecía específicamente universitaria, y ésto creo que deben hacer las universidades y los profesores. Habíamos denunciado públicamente el fraude en las elecciones de 1972, y otras graves injusticias. El 6 de enero de 1976 explotó una bomba en la UCA, la primera de unas 25 hasta el 16 de noviembre de 1989, el día en que asesinaron a Ellacuría y a los demás compañeros que vivíamos juntos aquí. Ese día yo me encontraba en Tailandia, dando un curso de cristología. Tampoco el Padre Rodolfo Cardenal estaba esa noche en la casa. Somos los sobrevivientes.
M. P.: ¿Cómo mediría Ud. los resultados de toda esa acción?
J..S.: Sería largo de explicar. En el país algo han cambiado las cosas. La represión no es ya tan brutal, ni ahora la necesita la oligarquía. Aprendió a vivir y a seguir medrando en el mundo occidental actual. Pero sigue sin combatir la injusticia, sino, de hecho, propiciándola. Nosotros hemos procurado seguir. Y junto a la profecía, hemos procurado introducir ideas del Evangelio, que tienen también gran impacto social. Ofrecen lucidez y ánimo para trabajar por la justicia y la verdad, la profecía y la utopía. Y animar a la fe en un Dios de los pobres.
M. P.: ¿Ha estado en buenos Aires, otro bastión de la teología de la liberación?
J. S. Estuve allí, hace unos 6 años con 90 sacerdotes, gente muy buena, en esta línea de apertura, muchos de ellos trabajan en las villamiserias. Guardo un gran recuerdo y mantengo contactos con Eduardo de la Serna. En América Latina, de una u otra forma, nos conocemos muchos de los que trabajamos en esa dirección. También conozco a Frei Betto, de quien publica artículos la revista Cuestiones, de Buenos Aires.
M. P.: Después de sus libros, en 1990 sobre Mons. Romero, en 1992 El principio misericordia, y otros ¿qué novedad tiene, en estos últimos años?
J.S.: Acabo de publicar en la editorial Trotta, de Madrid, un libro de ensayos, que llamo utópico-proféticos, con el título Fuera de los pobres no hay salvación, Aquí en la UCA ahora estoy impartiendo un curso sobre “la identidad cristiana”.
M.P.: Llama la atención más bien su terquedad (tan vasca), su constancia en sus posiciones, frente a la hostilidad del Vaticano…
J. S.: Si hablas de mí, déjame explicarte cómo veo yo el cambio que hemos ido dando. Cuando éramos mucho más jóvenes, en los seminarios queríamos ser “santos”, ése era el ideal de muchachos idealistas. Después, quisimos ser “perfectos”, después “coherentes,” “auténticos”, “comprometidos”… Hoy la palabra que más uso es otra: quisiera ser “real”, es decir, vivir realmente en este mundo. En otras palabras, vivir de tal manera que no tenga que avergonzarme de vivir en este planeta. Ser de derechas o de izquierdas no me parece suficiente para plantear cómo superar esa vergüenza. Hay 1 500 millones de gente que vive con un dólar al día, en Irak son 1 200 000 las víctimas…. ¿Quién los ha matado? Y está “la muerte lenta de las mayorías” por causa de la pobreza. ¿Cómo ser “real” en este mundo? Es un mínimo, pero cada vez me parece más un máximo.
M. P.: ¿Puede explicar esto de “ser real”? Usted habla en sus libros de “llegar a ser y estar en el mundo real”.
J. S.: Lo diré en palabras concretas. En enero estuve en Nairobi, en el “slum” de Kibera, donde viven 800 000 personas, más o menos la población de San Salvador, y allí hay una letrina infame para cada 200 personas. Desde Kibera, surge un clamor a ser “reales” y no vivir en un mundo artificial, como es el de la abundancia y pomposidad occidental. Ante Kibera, la democracia, de la cual se enorgullece Occidente, tiene mucho de secundario, y muchas veces de deshumanizante. Bautiza con entusiasmo el vivir en lo real. Un ejemplo. A mí me ha gustado el fútbol, pero hoy soy crítico. Un equipo de fútbol español compró un jugador del Chelsea por 31 millones de dólares, ¡algo más de tres veces el presupuesto del hospital de maternidad de San Salvador, 9 millones de dólares, adonde acude la inmensa mayoría de mujeres! Y el mundo, Occidente, sigue igual, no se inmuta. Tal como procuro vivir la fe, todo empieza con estas palabras: “Dios se hizo real. La Palabra se hizo sarx, lo débil de la carne”. Dicho en palabras un poco complicadas, la trascendencia se hizo trans-descendencia, como repite Leonardo Boff. Y así es también con-descendencia. Para una fe desde Jesús de Nazaret. Dios es ante todo compasión, acogida de lo pobre y pequeño. Es un Dios “real”. Eso es ser “real” en el mundo cruel en que vivimos. Es lo que me gustaría ser.
M.P.: ¿Por decir estas cosas lo tienen a Ud. por hereje?
J.S.: En los primeros tiempos del cristianismo hubo una herejía llamada docetismo, que consistía en negar la carne de Jesús, la realidad verdadera de Jesús. Yo no quisiera caer en ninguna herejía, pero ciertamente no en ésa. Su equivalente en la historia consiste en negar la carne real de la inmensa mayoría de la humanidad. ¿Cuántos son los africanos que se han ahogado al intentar llegar a Europa en cayucos, y que hoy están muertos, hundidos en el fondo del Atlántico? Vivir sin enterarse de esas realidades, eso es docetismo. Peor aún, vivir desinteresándose de esas realidades.
M.P. ¿Cómo dice Ud. que la democracia es algo secundario, después de que se haya luchado tanto en El Salvador por conquistarla?
J.S. En El Salvador, al menos los jesuitas, hemos intentado luchar por la vida, por la justicia, por la verdad, por la fraternidad, por la dignidad. Las democracias pueden aportar a todo ello. Pero no siempre lo hacen. Unas veces se desentienden de estas cosas fundamentales. Otras veces pactan, de hecho, con lo contrario, y cooperan a la injusticia y a la mentira. A veces lo hacen como por necesidad, para no enemistarse con “la llamada gran democracia” de nuestro tiempo, que en realidad es “el gran imperio”, que, como todos, oprime a inmensas mayorías. Tiene cierto interés democrático dentro de sus fronteras, pero no le preocupa mucho que, fuera de ellas las democracias generen vida real o no para las mayorías del planeta. Y las democracias reales que tenemos quitan hasta el nombre a las mayorías pobres. Todo el mundo recuerda lo que ocurrió cierto 11 de septiembre; no necesita explicación, porque es lo ocurrido a una democracia imperial. Pero ¿quién sabe lo que pasó el 7 de octubre? Es el 7 de octubre de 2001, el día en que las democracias del mundo fueron a bombardear Afganistán. El 11 de septiembre es, obviamente, conocido. El 7 de octubre es, obviamente, ignorado. Nadie lo conmemora. Los pueblos pobres como Afganistán no existen, no tienen nombre ni calendario. El desprecio de las democracias hacia ellos es -objetivamente hablando- absoluto, ¡ni nombre damos a los que muchas veces estamos matando!
M. P.: Supongo que la globalización no le parece ninguna maravilla…
J.S.: Ahora se llama globalización a lo que antes se llamaba simplemente capitalismo. Pienso que sí han ocurrido grandes novedades en el modo de estar organizado el planeta, también la economía. Pero prefiero llamarlo, por ejemplo, mundialización, porque, como ya dijo Platón, “globo”, “esfera” es símbolo de la perfección, y nuestro mundo, visto desde los seres humanos que lo habitan, no es nada perfecto. Es un caos. El término acuñado por Ignacio Ellacuría para describir -valorativamente- nuestro mundo de hoy es el de “civilización de la riqueza”. Y añadía: configura una sociedad que está “gravemente enferma”. En ella, acumular es el objetivo, simplemente para disfrutar de lo acumulado. Pero esto lo pervierte todo. Tiende a convertir todo, en mayor o menor grado, en industria comercializable, y muy lucrativa para algunos. Y eso ocurre en ámbitos de realidad, buenos y necesarios en sí mismos, pero que van degenerando en su potencial humanizante: así se encuentran contaminadas actividades nobles como deporte, fútbol sobre todo, música, eros, turismo... La comercialización lucrativa exige la producción de muchos absurdos, y necesita el encubrimiento de lo absurdo de todo ello, haciéndolo pasar por “lo bueno”, al menos por “lo normal”. En lugar de esto lo que necesitamos es un mundo humano y humanizante. Si seguimos hablando de “globalización”, es urgente pensar y mencionar explícitamente “el desde y el para”, de la globalización. No veo que esto ocurra.
M.P. Ud. ha escrito que “el sistema” es ahora el rostro que toma el Maligno, y que en esta misma medida no puede prescindir del crimen y la mentira.
J.S.: En el evangelio de Juan el Maligno es llamado asesino y mentiroso, y por ese orden. Para un cristiano es esencial luchar contra ese Maligno, lo cual significa luchar contra lo que da muerte y desenmascarar la mentira con la que se la quiere encubrir. Si las universidades, y la Iglesia, y Garaudy, ya que de él hemos estado hablando, junto con otros pensadores, lo hacen, eso es muy importante. Y quiero añadir algo que me parece todavía más fundamental. No sólo debemos luchar contra, superar el sistema, o como quiera llamarse al rostro que toma el Maligno, sino introducir en nuestro mundo las bienaventuranzas, las que vivió y predicó Jesús, es decir la sencillez, la austeridad, la sinceridad, la generosidad, la limpieza de miras, trabajar por la paz y por la justicia, la fortaleza para afrontar la persecución y la cruz. Y en nuestro mundo, y tal como están los medios de comunicación, quiero insistir en la verdad como triunfo sobre la mentira. Sobre la mentira no se puede edificar ninguna sociedad justa. En ella los conocimientos, que son muy necesarios, se convierten fácilmente en instrumentos de opresión. Proclamar este grave peligro me parece un aporte muy importante del cristianismo. San Pablo dice que Dios está airado contra “los que oprimen la verdad con la injusticia”. Al hacerlo, el ser humano se deshumaniza radicalmente. Y san Juan, ya lo hemos dicho, denuncia que el maligno -que es asesino- es por esencia mentiroso.
M.P.: ¿Lo cual puede implicar sacrificar la vida propia o la de otros?
J.S.: Así es. Pero el sacrificio de la propia vida, cuando es por decir la verdad para que haya vida para otros, produce también su propio gozo, por extraño que parezca. En El Salvador ha habido muchos mártires. Para mí eso ha sido una fuente de sufrimiento, ciertamente, pero también de un gozo sereno y profundo: “hemos visto amor en este mundo”. Son personas que trabajaron para bajar de la cruz al pueblo crucificado. Sus muertes fueron la culminación de un proceso vivido con libertad, no el producto de una macabra locura momentánea.
M.P. Mons. Romero insistía en que el pueblo debe afincar sus raíces en la tierra, mediante el conocimiento de su historia. ¿Percibe Ud. hoy un fenómeno de desnacionalización?
J.S.: Es sabido que con muchas expresiones de las culturas, convertidas en productos comerciales, como decíamos antes, cuesta ser salvadoreño, o latinoamericano en general. Y las migraciones forzadas también lo dificultan. La gran pregunta para el pueblo hoy en El Salvador es irse o quedarse. El país no da para tanta gente, la tercera parte de la población se ha ido. Junto a indecibles sufrimientos y riesgos, el salvadoreño encuentra trabajo en USA o es deportado. El resultado es ambiguo. Por un lado, las remesas alcanzan casi el monto del presupuesto nacional, y salvan la economía. Por otro lado, familias y valores van degenerando, se van deteriorando.
M.P.: ¿Algún comentario sobre Europa?
J. S.: Veo un auge en el voluntariado, gentes que buscan humanización, ayudan y van al Tercer Mundo. Allí, dando y recibiendo, creo que crecen como seres humanos y, según los casos, como creyentes. Otras cosas no veo que humanicen. Veo un problema fundamental en la mentalidad de “pueblo elegido”. Afectaba, religiosamente, a Israel, con el inmenso peligro de la arrogancia, y se reproduce secularizadamente en Europa cuando se acepta el “buen vivir” como “destino manifiesto”, como “lo normal”. Que haya sufrimiento en África, gustará o no, pero no viola ninguna ley metafísica, según la arrogancia occidental, pero si ocurre en Europa, sí. Por eso me gusta recordar que en el Antiguo Testamento, el profeta Amós cuenta cómo Dios regaña al pueblo judío: “¡No me vengan con la elección! Yo también salvé a los filisteos, y a los egipcios también los he liberado!” Hay que superar el “complejo de elección”, aunque se añada que es logro humano, y no favor divino concedido arbitrariamente, como lo plantean los occidentales. Y otra observación sobre Europa: que el recuerdo de la tragedia de Auschwitz no cierre sino que abra la conciencia.
M.P.: En la conferencia de Teherán sobre el holocausto estaban presentes, además de religiosos musulmanes, rabinos antisionistas de la antigua obediencia de Neturei Karta, y como representante (informal) de los cristianos, un sacerdote argentino, el padre Farinelli. ¿Se siente Ud. parte de ese movimiento ecuménico, que tal vez sea un nuevo capítulo de la teología de la liberación?
Sinceramente, no tengo conocimiento de ello. Sólo puedo decir, aunque de forma muy general, que, como cristiano, estoy muy sinceramente en favor de la ekumene de lo humano y de la lucha contra todo lo que nos deshumanice.
By Maria poumier | June 04, 2010 at 03:10 PM EDT | No Comments
(Traduction française par Pierre Jean Cornet, éd. l'Harmattan, Paris 2005)
Préface par Lydia Nogales et Pierre Jean Cornet:
Août 1994, au Chiapas, lors de la Convention Nationale Démocratique, première rencontre entre l'armée zapatiste et la « société civile » et grande messe révolutionnaire, un admirateur offre un livre au charismatique sous-commandant Marcos, alors au sommet de sa popularité.En lisant la couverture, celui-ci s'écrie : « Roque Dalton, mon maître ! » Deux ans plus tard, lors d'un échange épistolaire un peu sec entre l'EZLN et une autre guérilla mexicaine, l'EPR, ces derniers ayant affirmé que la poésie n'était en rien la continuation de la politique, la réponse des zapatistes est « alors, vous êtes comme ceux qui ont fusillé Roque Dalton ».
Deux allusions donc, dans la réalité mexicaine qui paraît si éloignée du Salvador des années 70. Le Mexique où on ne compte plus les éditions, pirates ou non, douteuses ou apocryphes et même les cassettes des poésies de Roque Dalton ; presque un inconnu en France, du moins au-delà du cercle des amoureux de la littérature ou de l'histoire centre américaine.
Si Roque est l'objet d'un culte populaire au Mexique et dans toute l'Amérique centrale, c'est que l'homme cumule la puissance du poète, l'éthique du révolutionnaire, le talent de l'humoriste, une solide réputation d'amoureux et une des morts les plus tragiques dans la tourmente de la guerre civile salvadorienne.De quoi entrer dans le mythe romantique et se retrouver fossilisé dans la galerie des héros et martyrs de la révolution ! Mais Roque, vivant ou mort, n'est pas facile à réduire à telle ou telle catégorie.Cet homme, produit de son époque, était avant tout un esprit libre rétif à toute idéologie prévoyant le bonheur des hommes malgré eux. Celui qui avait échappé de justesse et par deux fois à la peine capitale, à une truie en fureur et à quelques maris jaloux, et s’était évadé de prison grâce à un tremblement de terre, devait finir fusillé par ses mêmes compagnons d'armes, ceux de l'ERP (Ejercito Revolucionario del Pueblo) qui le réhabiliteront dans les années suivantes (merveille du stalinisme momifié !).Lui qui « faisait rire les pierres » aurait peut-être goûté l'ironie de la situation ! En lui faisant endosser le rôle du traître, ses meurtriers lui ont offert une dimension mythique qui le renvoie au côté des éternelles victimes de l'histoire ; « pauvre petit poète* » en guerre contre les fascistes au pouvoir et finalement exécuté par de pseudos révolutionnaires.
Roque Dalton (El Salvador, 1935-1975) a laissé une œuvre poétique en plusieurs volumes où l’on trouve des empreintes contrastées : le souffle continental de Pablo Neruda, le romantisme social de Vallejo l’Andin tragique, et l’inspiration par la tradition orale, particulièrement celle descouplets les plus légers, anonymes, amoureux, et qui s’appellent là-bas des « bombes ».
Il a écrit deux romans qui sont comme les deux branches d’un itinéraire ; l’un intitulé « Pauvre petit poète que j’étais » parle de lui et de ses amis, et prédit, comble de torture autoassénée, les conditions de son assassinat ; c’est déjà un livre sur le Salvador autant qu’une recherche sur la famille spirituelle proche du poète. L’autre, Histoires interdites du petit Poucet, parle surtout de son pays, et s’arrêtesur la guerre frontalière calamiteuse, entre le Salvador et le Honduras, de 1970, juste avant que l’auteur ne prenne les armes dans la guerrilla marxiste contre le gouvernement du Salvador. Les deux livres convergent en tant que voyage d’un enquêteur et partie prenante d’un drame qui remonte à des siècles, à la recherche du centre de l’être salvadorien ; et se dessine un nœud inextricable : le pays apparaît comme aussi compliqué et disparate que le moi ; mais c’est un pays qui pense, il pense sa difficulté à être, et donc non seulement il existe mais il répond pleinement à la question shakespearienne du destin par l’affirmation. Malgré sa petitesse, il est.
Le roman qu’on va lire est construit comme une traque furieuse de l’ennemi intérieur : non seulement du Salvadorien qui trahit l’essence de son pays, mais de tout lecteur, qui est, comme on le reconnaît depuis Baudelaire, un « hypocrite lecteur, mon frère ». Le narrateur pratique ici la clandestinité, en se faisant simple organisateur de témoignages, anecdotes ou matériaux bruts ; cependant nous allons les découvrir comme une collection de leurres, et les attaques surprise nous attendent à chaque page. C’est la vérité tragique de l’histoire qui est le trophée, et c’est notre effarouchement, notre attitude fuyante devant elle qui est débusquée.
En conclusion il est écrit :
« La falsification de l'histoire de cette guerre est sa continuation
par d'autres moyens »
Ce livre est une action de guerrilla contre la guerre que les puissants livrent aux pauvres. Roque Dalton est parmi les premiers, avec le George Orwell de La ferme des animaux à avoir montré par un acte romanesque que l’écriture de l’histoire est un acte de guerre, surtout à notre époque qui sacralise la science, et considère l’histoire comme une science. C’est contre la dogmatique abusive qui est au cœur de la conception moderne et occidentale de l’histoire que se dressent ces « Histoires interdites ». Le titre installe la censure sur le passé comme fait central, réalité principale. Mais il ne s’agit pas seulement de réhabiliter la « vision des vaincus », habituellement entendue comme celle des aïeux très lointains, ou de pauvres hères sur qui s’apitoyer. Il s’agit de montrer que la contrainte de l’interdit est partout, et que celui-ci transpire du moindre fragment de texte documentaire, de n’importe quel moment du passé. Dans les textes d’évocation des grands figures tutélaires de la culture, Rubén Darío, Matías Delgado, Alberto Masferrer, on sent que Roque s’énerve, il leur en veut de leur confiance en eux pour marquer leur époque, de leur naïveté qui leur a masqué certains enjeux. Seuls échappent à l’insupportable pression de mille mensonges combinés les poèmes, et parmi ceux-ci les moins prétentieux, les plus anonymes ou dépourvus d’ambition didactique : érotiques ou parodiques, ceux qui vont rejoindre les dictons dans unecompréhension épurée du monde.
Nous voici donc devant un modèle de traque du réel, et les quarante ans écoulés n’ont fait que consolider la leçon d’histoire qu’il nous donne: pour affaiblir l’empire qui veut absorber un petit pays, il faut partir du cœur de celui-ci, du vécu des va nu pieds, auquel il faut s’identifier pour retrouver le contact avec la terre et avec la nudité, éprouver une autochtonie féconde, originelle. Il faut donc dépasser toute synthèse de lettrés, rendre à tout écrit prétentieux son statut archéologique, de simple lambeau, témoin d’une déchirure qu’il prétend cacher. Il faut accéder à l’humilité, renouer avec l’humus, qui est à la seule portée des humiliés, les pleinement humains, parce qu’ils sont dans la détresse.
Désormais les pays qui se croyaient vastes et souverains sont traités comme le plus petit des pays de l’Amérique centrale, par le mépris, l’intimidation, le mensonge et le cynisme sans frein. Mais les poètes de l’Amérique centrale ont de l’avance sur nous, et nous montrent la lumière, en ce qu’ils ont déjoué le piège, l’ont démonté pour nous. Roque, comme tout grand poète, est une émanation concentrée de leur recherche commune.
Le « poème-collage » qu’on va lire fut publié pour la première fois à Mexico en 1974 ; l’auteur avait beaucoup vécu à l’étranger : Chili, Mexique, Cuba, Tchécoslovaquie, et il avait été condamné à mort deux fois dans son pays. Cette existence remplie de dangers qu’il avait recherchés n’est évoquée nulle part dans ces pages. Mais elle a incontestablement donné sa lucidité au regard porté sur le pays. La discrétion du moi est ici le comble de l’élégance, dans un texte qui revendique la qualité poétique. Nous avons ajouté au texte des notes aussi riches que possible pour éclairer les allusions au contexte local, afin de faciliter en outre un usage documentaire de ce roman. Le texte dans sa teneur de matière brute a la force suffisante pour trouver ses lecteurs avides de poésie, et confiants dans celle-ci comme anticipation en concentration explosive de vérité, il produit la rencontre de l’indispensable pour se métamorphoser, de malheureux consommateur, en combattant contre toute oligarchie.
Pierre Jean Cornet et Lydia Nogales
Quatrième de couverture :
Inclassable, irréductible, Roque Dalton l'est par son type d’engagement et par son oeuvre littéraire : poésie, anti-poésie, collages, fresque historique saupoudrée de documents falsifiés par lui-même, biographie d'une figure révolutionnaire salvadorienne, hommages à la culture vernaculaire et aux racines indigènes (alors qu'à l'époque le « sujet historique » était le prolétariat et donc, de manière caricaturale l'indien étant vu avec paternalisme sous couvert d'indigénisme).Bien entendu, cet anti-dogmatisme a fait bien des émules dans toute l’Amérique latine, à commencer par le sous-commandant Marcos dont on retrouve dans le style de dérision bien des emprunts à l’œuvre de Dalton.
By Maria poumier | June 04, 2010 at 02:55 PM EDT | No Comments
EL DIOS DE DAVID ESCOBAR GALINDO (EL SALVADOREÑO) ES El NUESTRO
por Maria Poumier
« No te digo « ¡Señor! » esta mañana.
Te digo Dios a secas. Semejante.
con esa semejanza alucinante
que alumbra en mi interior cada membrana.
El poeta salvadoreño David Escobar Galindo concluyó el año 1995 con la publicación de 61 sonetos a su « Dios interior », título del volumen. Ya conocíamos su maestría en el soneto por los Ochenta Sonetos Penitenciales dedicados a la guerra civil salvadoreña, en la cual jugó el papel decisivo de negociador a partir del campo de los gobernantes.
Después de sus himnos cívicos muy gavidianos, en que entonaba las clarinadas que aclaran la « reconciliación de los colores », después de mil demostraciones por la escritura de que élsabe ser « el árbol de todos », y no solamente de parte de los salvadoreños, nos encontramos con un pensador de la ontología. Nos admiramos y preguntamos si es allí el renacer de la mística hispánica, o un gnóstico que no le perdonará jamás a Dios su fragilidad, si es un católico a lo romano o un pipil trágicamente azteca el que nos regala ese aliento tan fresco y tan antiguo.
Atrae poderosamente, de inicio, la erótica femenina del ávido libro :
« Estoy solo de tí... »
« Es cierto, Dios, te necesito, y cómo.
Cómo vivo de ansiar tu valimiento. »
« te disfruto, sin la intimidación del absoluto... »
« y, sin pedirlo, / tengo la fortuna de respirar a ciegas tu perfume... »
« yo tu criatura, la que tú anhelabas... »
« tú mi Dios me haces víscera sangrante...»
« tu sal queremos, Dios, tu azúcar clara,... »
« soy el incendio en que tu ser navega,... »
1 FEMINEIDAD
Este Dios acariciadocomo por la Magdalena, ¿ será el mismo del anónimo soneto castellano « No me mueve mi Dios para quererte... », el Dios heredado de la ternura de El collar de la paloma y del murciano Ibn Arabi? ¿Es maravillosamente « la utopía navegable » en la que habíamos dejado de creer, por demasiado improbable? Está en la catarata de los sonetos de Galindo el ardor de una virgen escapada de su casa en la madrugada, el impudor amatorio que asombra todavía en el Cántico Espiritual de San Juan de la Cruz, aquella faceta sensual que él tuvo que explicitar y legitimar « a lo teológico » con minuciosos comentarios, verso por verso, para no ser en el acto quemado vivo por pornógrafo a lo divino, y además posiblemente apóstata de la masculinidad.
Si San Juan de la Cruz fue rehabilitado y canonizado, esto no quita que todo poeta que retome su postura se preste a resucitar un escándalo mayor. Los escritores que se sumergen en su ítima dimensión femenina operan una peligrosa conmoción de todas las jerarquías y desazonan. Cuánto cuesta que se reconozca por ejemplo lo femenino en la lógica militante de José Martí,o lo esencial femenino de Kierkegaard. Para generalizar, que se reconozca la trascendencia de esfuerzos expresivos que se muestran abiertos a la invasión de otro ser, que gimen por sus entrañas deseantes, por un vacío que goza ya en la confesión de su ensanchamiento. Los escritos por hombres que hacen tambalear el feminismo porque asumen la incompletud del ser, el ansia de ser poseídos, y para testimoniarlo, se expanden en caricias y súplicas. Esos poetas que demuestran que la humanidad no se clasifica segun los géneros gramaticales, sino por la capacidad a padecer y patentizar la paradoja de su carencia ontológica.
Se ha señalado que en la mística de San Juan de la Cruz, no sólo el alma es gozadora y mujeril, sino que el divino amador es paridor, y amamantador, y materno. ¿Nos encontramos acaso entonces en el Cántico espiritual con una relación monosexual ?En realidad, se evade completamente la trampa de una ontología uraniana pues el diálogo cuando parece establecerse entre dos feminidades se entabla entre dos edades, asumiendo el humano la primera edad inválida, y el ser divino la edad madura, reproductora, protectora y en esta misma medida deslumbradora y fálica, para adoptar la terminología sencilla de Lacan.
2 GEMELEIDAD
Ahora bien, en la intensa poesía de Galindo, el Dios no es nunca materno, sino que asoma trabajoso, más bien como infante que por alguna ilusión de omnipotencia echa a perder el mundo que los hombres intentan edificar y por lo tanto merece ser zarandeado. El Dios de Galindo no sólo es frágil y débil, sino tan inútil y desacertado como un hermano, como un igual en la insuficiencia. El diálogo se estanca a la defensiva, y el humano le pide cuentas al torpe Dios, con alardes de crítico desconfiado :
« confianza sí, pero húmeda y sombría... »
« Dios reparte la gloria de su abuso... »
« Dentro y fuera de mí, Tú eres la historia ,
pero hay algo que te falta en que yo abundo :
¡te falta el santo miedo de la muerte! »
En estos versos se entabla la lucha de Jacob y el ángel, ya no hay erótica imantada entre sexos opuestos, sino lucha a brazo partido con un semejante, con un doble, y los dos son masculinos,por sólo existir en la busca de un suplemento de poder y por lo tanto de satisfacción. Esta competencia en la voluntad de triunfo la sentimos en esta versificación de la clásica prueba de la existencia de Dios, que es como clavarle una bandera a un lugar común recién conquistado:
« Luego existe el Espíritu. No el mío,
porque ese ya lo sé. Digo el gemelo,
el que completa mi ávido albedrío. »
Dios manjar de fémina, por un lado; Dios espejo de la irritación humana y desagrado necesitado de bálsamo y de ilusión, por otro. Nuestro tiempo se pierde en la búsqueda de nuevos límites a la individualidad, que no sean las barreras arbitrarias del género gramatical, o de la mecánica heterosexual reproductora de carne de cañón, o de la voluntad de tiranizar, llanamente perversa, del sexo exacerbado. El llamar divina, a lo Galindo, la forma misma de nuestra pregunta, no invalida una reflexión laica. Puede funcionar el nombre de Dios como cifra universal para lo desconocido, lo otro, o el inconsciente de todos nosotros, como lo proponía Lacan. De lo que se trata siempre es de contestar la inquietud del sujeto, que se sabe siendo y deseando un cuerpo ajeno, y a la vez necesitado de un espíritu con quien dialogar, y que además presiente que el objeto de sus dos pasiones es el mismo, es un gemelo, y de alguna forma, ya que le pasa lo mismo a él, tiene el mismo sexo.
Conviene recordar que nuestra problemática post-moderna se parece mucho a la de Sodoma y Gomorra, ciudades tan opulentas y tan injustas que no se podía hallar siquiera a un justo rescatable en su población, mientras cundía en ellas la guerra de sexos y el retraimiento de cada uno en el ghetto de su homosexualismo. Son también los tiempos de Lot, el despistado, del que hace falta releer la leyenda exacta : Dios lo había escogido para albergar a sus mensajeros; tal vez lo justo en él -ya que carecemos de cualquier otra indicación- era su porción de despiste, su ausencia de certidumbre en sus vicios; os sodomitas lujuriosos codiciaban a los hermosísimos emisarios, y amenazaron con romperle la puerta a Lot si se negaba a entregar a sus advenedizos e inmerecidos y esplendorosos huéspedes. Entonces a Lot, que tal vez estuviera tentado también por sus deseables invasores (no se nos dice que él los hubiera invitado) no se lo ocurrió nada mejor que ofrecer gato por liebre alos sitiadores : sus propias hijas adolescentes. El castigo de Dios a los conciudadanos de Lot es conocido : la quema despiadada; el castigo propio de Lot fue irónico, adaptado a la poquedad del personaje: más tarde, atormentadas por el hambre de macho en el refugio desolado donde las había llevado el padre para salvarlas de la perdición, sus hijas lo emborracharon y abusaron de él : en esta simpática familia tan parecida a las nuestras donde todo anda de cabeza, con la cobardía del padre, la virulencia de las hijas, y el incesto caricaturesco, no podía faltar la madre; es ella la que quiso mirar atrás, cuando iban huyendo de la ciudad en llamas. Y como es natural, a la que quiso ser lúcida le tocó el no poder desprenderse del lugar del crimen : allí se quedó, hecha piedra. No guijarro inútil, por cierto, sino estatua, figura admirable y erguida; no de mármol frío, sino de sal, que como el fuego, es estéril y esteriliza, aunque también sabe sazonar y hacer gustoso el alimento, si se le usa en pequeñas cantidades.
3 AMERICANIDAD
Volviendo aGalindo, se nos ocurre que, como a los intérpretes del mito de Narciso, le tiene que rondar el problema de la justificación de la homosexualidad, ese mismo sobre el cual un Roland Barthes pensó poder edificar un sistema literario. Constatando, con el legítimo orgullo de cualquier intelectual, que los homosexuales siempre le han dado mucho a las artes y a la reflexión literaria, buscó fundar en las limitaciones de la condición homosexual una estética protestaria; ya que la imantación entre personas del mismo sexo no engendra nuevos seres humanos, la improductividad asociada al máximo placer en el marco de la reprobación general sería la combinación secreta que da lugar al arte : inmoral, impúdico, injustamente fustigado por las aplastantes mayorías, ypor ello mismo capaz de alzar el estandarte de los derechos del cuerpo, de la más radical libertad para el deseo, y por ese mismo radicalismo implacable, motor de la liberación del pensamiento. No obstante, mientras muchas élites de los países desarrollados se embriagaban con los razonamientos halagadores de Barthes, un latinoamericano atormentado por su homosexualismo, José Lezama Lima, repasaba a los griegos y a los textos sagrados en busca de otras razones, más asentadas en el pasado, y no encontraba lo que buscaba, y aceptaba su fracaso : no le quedaba más remedio que aceptar sus gustos sin coronarlos con el imperio de la razón.
En este terreno nos parece que Galindo ha continuado el esfuerzo de Lezama. Hombre de su tiempo y poeta, que ha visto abolidas muchas torres de marfil y de soberbia, evidentemente contiene las respuestas adecuadas porque ha buscado remover las heridas hasta el hueso :
« Es una lucidez ciega y gratuita,
que me divide en demencial careo,
alzando el grito al soterrar la voz ».
Volvamos al otro caso de escritor que ha visto a Dios deseable, y la vez camarada, espejo solidario necesitado de nuestro aliento. El rompecabezas inextricable : Diosimagen del ser humano u objeto del deseo hembruno, apareció temprano en la literatura religiosa de América. Es la problemática que trataba Sor Juana Inés de la Cruz, poeta que también sabía de la desgana del sexo opuesto, y de la pasión por el suyo. En el Divino Narciso Eco, la ninfa seductora y seducida, inseparable de su Amor propio y su Soberbia, sus ardides y mezquindades, observaba a Dios-Cristo-Narciso enamorarse tontamente de sí mismo, y confundirse en lamentable espejismo con su reflejo, la Condición Humana. El auto sacramental es un género con rasgos de ópera, síntesis de las distintas artes y sus métodos para encarar la problemática del ser humano, con esplendente coreografía, alternancia de arias cantabiles y de potentes coros, y es también una loa ortodoxa No hay lugar en el texto para la menor herejía, el escepticismo acerca del dogma católico, o el árido ateísmo. Sin embargo, si nos dejamos llevar por la corriente dramática del argumento, nos consta que deja cierta desilusión el narcisismo impotente de su protagonista Narciso-Dios, mientras que absurdamente Eco vociferante, cual Dido abandonada, atrae nuestra plena solidaridad. Al ser castigada al final, con la inversión del síntoma que la aquejaba, el no poder desprenderse de su obsesión por seguirle los pasos a Narciso, y beber sus palabras, como toda enamorada, el perder finalmente la facultad de expresarse de forma autónoma, merece toda nuestra emoción. Allí se da la magnífica capacidad dramática de Sor Juana, capaz de concebir una teología que humaniza a Dios al máximo, que completa el Dios lógico pero abstracto de Descartes con la lógica mitológica, que redondea lo que la Antigëdad clásica y el Renacimiento europeo no habían sabido llevar a su término, que rompe el dualismo ser humano/ser divino, e integra un nuevo misterio trinitario haciéndonos palpar nuestros desgarramientos y nuestra necesidad de Dios.
4 NARCISISMO
La relación Narciso-Condición Humana se daba a nivel de visión; los equívocos de la semejanza eran visuales, ninguno de los dos reconocía plenamente al otro, y la caída de Narciso al agua obedecía a una voluntad de ver más allá, en lo hondo. Había una búsqueda de la verdad y del otro como visión, aparición, contemplación, elucidación. Lo que desarrollaba Lacan al retomar el mito griego del narcisimo como etapa necesaria y benéfica en la constitución síquica, cuando el humano se forja un ideal de sí mismo, fabrica la imagen con la que quiere fusionar y escapar de los lastres habituales del individuo. Gran parte de la estética realista de todos los tiempos descansa también sobre un ideal del conocimiento como actividad visual, organización de paisaje en torno del sujeto, implantación de imágines definitivas.
En el otro extremo del escenario, Eco pugnaba por imponer su estilo de conocimiento, la comprensión auditiva; el oído sutil la hacía capaz de desenmascarar a la Condición Humana, de adelantarse a sus errores, de descifrar sus bajezas latentes. Entendía además a Narciso, o por lo menos se lo explicaba, aunque no podía vencer la indignación ante la sordera del deseado. Tan absoluta era su intimidad orejera con Narciso, que lo único que se le iba a pegar del amado era su voz, y su castigo fue una hipertelia de la proferación, aquél atributo creador del dios bíblico, y la cifra dramático del personaje Narciso, ya queno hace más que hablar, en el escenario, mientras sus dos enamoradas se agitan, van y vienen y conspiran para acercarse más a su realeza y realidad.
Galindo parece no escoger entre las dos vías del conocimiento. Se sabe voz, y le pide a Dios que suene, y que diga la última palabra. Pero su Dios es mudo, nunca contesta, las invectivas del poeta caen al vacío, al silencio. Entonces, a falta de respuesta, lo pinta y se pinta a sí mismo en imágenes visuales. Y las imágenes pronto confluyen en una inundación de sangre. Y he aquí la gestación de un anti-dios de las batallas, de un Dios de los vencidos, y vencido él también.
Pues Galindo, asumiendo el sentido trágico sorjuaniano, propone completar el mito de la trinidad narcísea con una especie de profanación criminal y adecuada. Sor Juana había tenido la genialidad de divinizar a Narciso; Galindo propone laicizar la Pasión y la Redención, hasta tal puntoque el primer crucificado resulte ser el hombre, no el Dios. « Mi Dios y yo, siameses soberanos » se distinguen porque uno le dice al otro « ¿qué diera yo por inventarte, Dios? » Pues si « yo soy el ojo de Caín, »,además « el camino era yo, que te buscaba, y « yo te clavo en la cruz del pensamiento » porque « carne viva del Dios, tal me defino », y « aparte de mí mismo, ¿a quién convido? ». En definitiva, « Dios me permite ser lo que El no pudo ». En resumidas cuentas, el más luminoso y crucificado de los dos es el que toma la palabra :
« Como un Cristo clavado en una vena,
me diluyo en el trásito indirecto. »
« No la cruz del Señor. La cruz que es mía.
Si no es mía esa cruz, yo no la entiendo. »
De modo que el más central vuelve a ser el humano, el sujeto narcisista, enamorado de su propia llama, pero jamás fatuo, porque saber permanecer hincado en su dolor, en su crucifixión, sabe confesar que se quisiera librar de la « Carga de Dios » :
« Pero ante la ansiedad de desclavarme,
sigo preso en la sed del agua quieta,
como un arma que teme su desarme ».
Este sentido belicoso lo había demostrado siempre Sor Juana, quien más enérgica que toda la edad castellana del amor a lo barroco labraba los fierros del soneto como para encerrar en él al objeto de su amor/fantasía. En otro libro anterior, Galindo se ha presentado a sí mismo como « guerrero descalzo », y no nos sorprende que de vez en cuando trastoque hasta el parricidio los papeles, asumiéndose no sólo como crucificado sino como crucificador :
« yo te clavé, clavija tras clavija, maravillado de mi dulce crimen ».
Sentimos aquí la herida abierta de la modernidad nietszcheana; Dios ha muerto sin remedio, ya que lo hemos matado. Pero esta pérdida insoportable era tal vez la condición para reinventar el dios semilla, el « dios recién nacido ».
En este punto es donde nos parece que la poesía da « en el clavo »; la solución real, no metafórica, no eufemística, a los crímenes del hombre y a la falta de poder de Dios está ahí : al duplicar el absurdo, al remachar el clavo ardiente en carne propia, lo devoramos, se hace flor, nace el poema.
El Prólogo al Narciso era eucarístico y caníbal, azteca y sincrético, meditaba sobre Centeotl, dios de las semillas, nutridor del alma, y Cristo alimenticio. Galindo prolonga esta línea: « ambos bebemos sangre redentora » y termina con una imagen de Dios comestible en forma de blanca flor . ¿Flor del izote que sazonan los salvadoreños o carne del narciso ?
« Escribo en el envés de la azucena
mejor que en la arrogancia del papiro.
Eterna es la palabra que respiro,
por ser palabra con que Dios me entrena.
...
¡ Es trabajo de Dios, y tan viviente,
que en vez de hacerlo en piedra de homenaje
escrito queda en carne de azucena!
5 SONETISMO
La coherencia perfecta de las metáforas, a tres siglos de distancia, asombra. El anterior volumen de Galindo se titulaba Jazmines heredados. De flor en flor, cabe preguntarse hasta qué punto Galindo hereda la historia de la forma soneto. Tiene del soneto barroco, hace rimar bello con cabello (no cabellera abundosa, sino ese único y último del que pende la redención), y hace tambalear al sujeto entre las dos caras de su identidad, como los más vertiginosos ejercicios del siglo de oro. Pero a la vez rompe el hechizo de la soberbia conceptista al estrangular el concetto del verso final pues en repetidas ocasiones termina en un « no sé » que nos devuelve a la más humilde llaneza, cual esta « cifra de identidad » :
« No, Señor, no soy yo quien te rescata,
pues si una sola ráfaga nos ata,
no sé quién es la llama, quién el humo »
Y encuentra su son más propio en la metáfora de la temerosa« cuerda floja »:
« Y siendo estos desquicios tan humanos,
ya no sé si es que Dios arde en mi aliento
o es que yo ardo en sus miedos más cercanos. »
De modo que necesita de la forma soneto para apresar el misterio de la divinidad-humanidad, y funciona a veces el soneto suyo como sofocante prisión de paradojas, apoteosis del oxímoro. De modo sistemático, él requiere la ecuación4 x 7 : 2 = 14 versos, y de la complementaria : dos cuartetos requieren dos tercetos, ycuatro o cinco rimas. Con estas jaulas torturantes consigue el paroxismo adecuado a lo germinativo :
« Y al decir hoy tu nombre calcinante,
siento el pavor de que en mi herida lengua
se vuelva escombro el ruego más amante. »
Sin embargo, una vez sosegada la ceniza, se le aclara el espacio a Galindo para ofrecer también los finales neomodernistas, sonrientes y abrazados al futuro abierto, aéreos, que liberan vasos circulantes, y « círculo virtuoso », en fin « el rumor del coloquio más humano ». Tiene varios sonetos que sorprenden por su elemental fluidez, de copla chata, excesivamente transparente, que se nos escurren en aguas claras si los intentamos paladear. Del conjunto, con su diversidad, del volumen, uno emerge atontado, y descubre con alivio que un libro como este es una solución a un siglo de ásperos partos iberoamericanos : superada la cristología obsesiva, altisonante y brutal y llagada de Vallejo por una parte, trasmutada la escueta prosa de los temerosos sonetos borgianos por otra, el soneto salvadoreño respira... « por la herida », y de qué manera.
6 DESNUDOS VAMOS
Madurez de la estilística, expresión situada en el centro de las vivencias, religiosidad que digiere el estoicismo moderno, redescubrimiento de la poesía como dios medicinal, y del que no tiene nombre, y del que baja a nuestros infiernos a rescatar los húmedos rehenes de la historia, será posible que quede abierta la nueva era del americano dios y animal, mas no sobrehumano, será verdad que cualquiera pueda decir al fin:
« Yo soy un dios que sufre porque anhela
ser simplemente humano, y no la cara
secreta de ese Dios que siendo clara,
en el cielo borroso se encarcela. »
Para sus lectores, David Escobar Galindo ha inventado « el Dios amable », y abolido el dios sacrificial. Infinitamente democrático, declara abierta, definitiva, en América, la edad de la autenticidad, y del mayor peligro : « desnudo voy sobre la cuerda floja ».
Esta voz ofuscadora e indefensa no se conocía en América. Sin embargo en el Salvador se vislumbraba desde la generación anterior, desde Raúl Contreras alias Lydia Nogales que sabía decir :
« ¡ Angel en mí, lejos de mí! Tan leve
que ni a nombrarte la ilusión se atreve.
Y sin embargo, la ilusión te nombra... »
Pero ¡desde cuándo no se daba el salto del Angel en mí al Dios interior! Lo cual permite nuevamente la familiaridad de la Magdalena : « te necesito, Dios, para este aseo ». La alegría es mucha, pues creemos que gracias al desvío por la mística, Galindo ofrece verdaderamente la respuesta a Roland Barthes, y a nuestro tiempo dispuesto a celebrar todas las « jouissances » sin censura. Hacía falta darle el nombre de Dios al objeto imposible de nuestro doble deseo, al objeto único de nuestra androginia. De esta forma, se hace navegable, inteligible, el hecho de que el homoerotismo es simplemente una de las variantes inventadas por la naturaleza, o por el diablo, para complicarnos la vida. El que lo padece y lo goza no tiene la culpa, que se las arregle Dios, si puede, con ese invento. Y lo más probable, lo que sospechan todos los homosexuales, es que no sea Dios el que hizo arder Sodoma y Gomorra : nosotros mismos sabemos incendiar nuestras ciudades y destruirlas. A Dios solamente se le puede imputar, agradecidos, que nos sople al oído la salida : la fuga, y el despertar cayendo en la cuenta de que sin querer, sin saber cómo, a pesar nuestro y con nuestra propia prole anterior, engendramos. No me refiero a los hijos de la reproducción animal, sino a los otros : los frutos de la inteligencia. Por lo tanto, cierta pizca de homosexualismo, si se asocia con el reconocimiento de su incompetencia, de su impasse, sí es fecundo, sí es legítimo, pues produce los frutos ideales, los frutos cargados de inocencia definitiva, las obras de arte que alimentan.
En este razonamiento, se habrá comprendido que utilizamos la problemática de la homosexualidad, como la de la divinidad, como la de la doble naturaleza del soneto, para adelantar en una problemática más común, esa de la que nadie, cualquiera que sea su ghetto preferido, puede renegar : la del sentido de nuestro obrar. Asi figurado, es narcisismo fraternal como juego entre gemelos, fondo de toda relación amorosa auténtica, en que deslumbra en el otro lo semejante e inviolablemente íntimo, no lo diferente, apetecible, violable. Y el abandono de Lot es el incesto sublimado que practica sin quererlo el creador, enamorándose de su madre, la tradición, de sus padres, los creadores anteriores, de los cuales goza, se alimenta; y de sus hijos e hijas, sus propios productos, que lo deslumbran y a los que inacabablemente reengendra voluptuosamente.
María Poumier, 6 de enero de 1996, Universidad de Paris VIII
By Maria poumier | June 04, 2010 at 02:48 PM EDT | No Comments
Poetas por El Salvador
(Poema paseo coral)
por Maria Poumier, ed. Universidad Matias Delgado
San Salvador 2008, 118 p.
“Pues no se lleva un nombre sin llevar un destino”, escribió Claudia Lars. ¿Cuál puede ser el destino de El Salvador, que lleva el nombre de la ambición suprema, y que a la vez lleva el nombre de Otro, del Dador de la vida? ¿De dónde nace la osada traducción de su nombre antiguo Cuzcatlán, País de las joyas, alhajas y preseas, descubierto por los españoles en un día de gloria, en lo que fue para ellos un amanecer, una aparición y un milagro? ¿Por qué estuvieron tan seguros de lo que afirmaban, los que acuñaron este nuevo nombre, hace ya cinco siglos? ¿Quién les dijo a ellos que sí, que El Salvador es un país salvado y que salva? Hay preguntas demasiado grandes para ser abarcadas por nadie, hay respuestas que no se dejan apresar por una mente humana. Para ellas hay que recurrir a las viejas técnicas divinatorias. Los pueblos antiguos habían desarrollado la hermenéutica de su entorno, para descifrarse a sí mismos; estudiaban la manera en que caían las cosas en un determinado lugar, su acaecer. Las hojas, las semillas, los caracoles, lo que caiga, allí está el texto que necesitamos, cuando nos falta la respuesta, y la pregunta urge. Tal vez también los poemas contengan la respuesta natural que buscamos, más allá de su diversidad, y del arte humano que los conduce hasta los libros.
Quizás tu nombre salve… ¡tu nombre inexplicable!
Así declaraba su perplejidad Claudia Lars. Para nosotros los amantes de la palabra, al país lo hacen sus poetas, lo sueñan, lo modelan, lo amasan, le dan la forma de sus manos, y por eso cada país es cuzcatlán, es tesoro contemplado. ¿Será posible que El Salvador, favorecido conun nombre tan luminoso, sea un país especialmente dotado para la poesía? En lo personal me surgía una pregunta adicional: ¿por qué me invitan, a mí, a un festival de poesía en el Salvador? Por qué me cae este viaje del cielo, yo que ni lo he pretendido, ni lo he merecido, porque quisiera ser poeta, pero siempre me quedo en el umbral? Se me ocurría que algo le tengo que devolver a este país generoso, a un país que ya me ha dado tanto. Por el año 1985, en que el sentido huía de mi vida, el amigo sabio Jean-Claude Ponsin me supo atraer hacia El Salvador; me hizo descubrir Un día en la vida, de Manlio Argueta, lo traduje, y ese libro entró entonces a formar parte de la cultura francesa; después me dio la tarea de escribir una primera antología francesa de la poesía salvadoreña, para ilustración de hispanófonos y francófonos, para la defensa del pueblo salvadoreño en pleno desgarre de sí mismo, y para financiar en algo la protección física, médica y sanitaria, de sus campesinos y hambrientos. A partir de allí seguí coleccionando lo mejor de ese país, y difundiendo la obra de sus grandes poetas del pasado y del presente, con otra antología y traducciones. En la actualidad, El Salvador se ha convertido en país que atrae a los poetas extranjeros, además de criar los propios, por los esfuerzos de instituciones y personas con fe en la poesía. De esta expansión quiero dar cuenta aquí, no sin antes pedir resguardo para todos en la aventura:
Pero ¿cómo elegir lo que habrá de formar un nuevo volumen de homenaje a los creyentes en la palabra y El Salvador? He procurado seguir el método augural de los antiguos, cultivar la disposición de atención, dejar que se impongan ellos, los poetas que caigan. Del resultado no me siento responsable, sólo soy la que transmite lo que exige ser transmitido. La siguiente selección de prosas y poemas respeta unos criterios simples: sus autores aman el Salvador; sus autores se han acercado a El Salvador en ocasión de uno de los cinco primeros festivales de poesía de San Salvador, o en alguna otra celebración salvadoreña de la poesía. Además, como reflejo de la dialéctica de la naturaleza en la que creo, son textos de gente que percibe el mundo según el recorrido dialéctico pasión-descenso a los infiernos-resurrección. Para mí, son poetas que cumplen con su destino, son poetas que salvan. A estos poetas se les pidió una ofrenda para El Salvador, y contestaron con rica polifonía. Este pequeño volumen aspira a reflejar la diversidad de lo que El Salvador inspira, es colección de joyas que merecen, simplemente, resplandecer. Los engarces aspiran a realzarlas, dándoles un marco que las favorezca. Todos los poetas que participaron en el proyecto merecerían una publicación más extensa. Todos los que faltan, en este volumen, merecerían también otra publicación. De todos deseamos que “se cuelen en la voz de las multitudes »[2]. Internet permite los encuentrosdirectos con todos los autores, adentrarse con un clic en su biografía, los premios que han recibido, los libros que han publicado, las entrevistas que les han hecho, y más de sus textos hermosos. Confiada en el milagro del clic, dejo de lado aquí toda la información administrativa, prefiero mostrar cada texto como un señuelo misterioso. El que quiera saber más, que se adentre solo en la aventura, al encuentro con la persona que supo deslumbrarlo con un dije, con un fragmento. Las páginas que siguen son, simplemente, un aperitivo. Se lodedicamos a todos aquellos salvadoreños que son poesía y están en la poesía, pero no han sido invitados al banquete todavía, y aguardan en la sombra, hambreados de luz.
0. Obertura: Llegan los poetas extranjeros al país
“El panorama que poco a poco fui descubriendo me dejó literalmente con la boca abierta por su riqueza, calidad y compromiso poético. Si la poesía debiera estar siempre unida a una vida particular, aquí eso se confirma, y en Europa, donde vivo, no siempre es así. Me gustaría destacar que en general, cuando uno asiste a festivales de poesía en América Latina, sorprende ver que la poesía ocupa todavía un lugar importante en la formación de muchísimas personas, y a cada ocasión uno se maravilla, como en esta oportunidad que se trata de El Salvador, donde el numeroso público que asiste a los recitales, entre ellos un alto porcentaje de jóvenes, y la enorme calidad de la poesía que se escribe en el continente, hacen que viva con momentáneo. Podría asegurar que la mejor poesía en lengua española se está escribiendo ahora en América Latina, y hasta me atrevería a decir que la escriben mujeres, y los salvadoreños y salvadoreñas no se quedan atrás en esta valoración.”[4]
Así se expresa uno de los poetas europeos invitados a los Festivales internacionales que se realizan anualmente en El Salvador.
Un heredero del Dante pensó que llegaba al Paraíso, al paraíso de los poetas, nada menos, y balbucea:
[…]y salí del pueblo toscano donde vivo para un viaje de treinta seis horas.
Pero cuando llegué, ¡qué maravilla ! Todo estaba superior a mis expectaciones: el esplendor del país tropical, la comodidad del hotel, la belleza de la capital, la perfecta organización de la Fundación para la agenda diaria de lectura en grupos. Ya siendo estimulante la gran variedad de los lugares y del público que nos esperaba – Centros Escolares, Universidades, librerías, centro comercial, Teatros, cafetería, Cuerpo de Agentes Metropolitanos – lo más importante era el contacto con la gente, que muy atenta había escuchado y después se quedaba preguntando o debatiendo sobre la poesía. Eso, y la acogida por el Presidente de la Asamblea Legislativa, fueron honores grandes, los que un poeta puede querer en su vida – yo se lo decía ya a todos agradeciendo.
Pero todo es gracias al valor tremendo que tiene la poesía en este país: no sólo la herencia de los poetas padres de la nación como Francisco Gavidia, sino el soporte a los jóvenes talleres y a los poetas latinoamericanos y del mundo. En eso, El Salvador puede ser un modelo para la mayoría de los gobiernos que tan poco importante consideran la poesía – entre ellos, el italiano. Así que yo, único poeta europeo (además de la española), sentía la gran responsabilidad al menos de honrar la palabra de Dante. Como pude, ‘canté’ mi poemas y recibí aplausos también de los hermanos poetas: porque el tercer aspecto tan apasionante del Festival era la hermandad que se iba creando entre nosotros poetas cada día más, conociéndonos en el creciente esfuerzo de darnos lo mejor, y en tan cordial atmósfera latinoamericana desarrollándose el intercambio poético hasta el cantar y brindar a la amistad entre poetas. […][5]
El Salvador visto desde Miami se vuelve pura publicidad impoluta. ¿Quién va a decir que lo recibieron mal en El Salvador? Una poetisa le contó al Nuevo Herald cómo fue exactamente:
Los 22 poetas extranjeros fuimos hospedados en el Novo. Atravesando el jardín que bordeaba la piscina llegué al comedor rústico con techo digno de basílica, pero de puras palmas. Allí cenamos típico la primera y última noches. Cada día, luego del desayuno partíamos a las lecturas respectivas. Convergíamos a la horade las comidas, [MAP1]siempre en restaurantes diversos de la ciudad. Todo lo íbamos viendo sobre ruedas. Alta la plaza de El Salvador del Mundo, patrón del país pues ese fue el día que hollaron su suelo los españoles. Lomas por doquier y bella la iglesia con fresco a todo color sobre la blanquísima fachada de San Francisco de Sales[6].
Cuanto más norteño, más agradecido:
Si por alguna razón no vuelvo nunca más, quiero decirles desde lo más profundo de mi corazón, que el regalo que ustedes me han dado permanecerá junto a mí para siempre. Me sorprendió la alegría del pueblo salvadoreño, y la mano que me tendieron. Espero que mis flacos poemas sean algo como el agujero en el seto que resguarda el huerto [por donde Neruda, con cinco añitos, recibiera un “güishte” invalorable, regalo de una manito anónima]. Nunca olvidaré el intercambio, y seguiré haciendo el cuento en mi ancianidad.[7]
Cuanto más sureño, más parece urgir la confesión, la devoción:
Si me ha quedado un saldo del contacto con el pueblo salvadoreño es la forma madura de asumir su historia.
Una poeta salvadoreña, Dina Posada, me regaló un pensamiento que comparto, al aseverar que la poesía debe ser gestora de cambio.[…]
Creo que antes de conocer El Salvador tenía una visión de la poesía diferente. Era para mí una colonia o una fragancia que impregnaba levemente a los países. En el caso de El Salvador es una esencia, un concentrado, que se esparce impiadosamente. […][8]
El primer premio, se merece, en fin, El Salvador, nos dice un poeta recurrente en “congresos, reuniones, festivales y demás eventos”:
Desde hace bastantes años participo asiduamente en Congresos, Reuniones, Festivales y demás eventos más o menos multitudinarios de muy diferentes países. En muy pocos de ellos he encontrado tantas atenciones, tanto calor humano, tanta cordialidad como en El Salvador. Por ello, desde entonces, llevo a este pequeño pero entrañable país y a sus gentes en mi corazón y en ese rinconcito de la memoria donde guardamos lo que jamás olvidaremos, lo que constituye nuestro íntimo archivo de emociones vivas y perdurables.[9]
Tamaño entusiasmo debe ser realzado en su marco natural, la crasa ignorancia de los que creen representar naciones famosas y asentadas en su arrogancia. Así confiesa una europea:
Es avergonzante la ignorancia de los italianos sobre Latinoamérica. La mayoría de nosotros no sabría ubicar al Salvador en el mapa. Acostumbro, los primeros días de mis clases de cultura hispanoamericana, en Venecia, preguntarles a mis estudiantes por las capitales de los países hispanoamericanos en un mapa mudo. Cuando tengo suerte confunden El Salvador con Ecuador, en los otros casos directamente apuntan hacia Chile y el cono Sur. Cuando se les revela que es un territorio centroamericano quedan como aturdidos, la información los confunde, no saben muy bien cómo ubicar el dato.[10]
A los latinoamericanos también El Salvador sabe atraer y convencer:
“Gente amable y cariñosa me recibe. No demoro en sentirme parte de San Salvador, una capital de la que muchos hablan demasiado, a la que muchos temen y a la que otros, aunque viven o han vivido en ella, no conocen.
Bailo el sombrero azul, el himno de la cultura popular y puedo sentir en mi sangre la alegría de los salvadoreños, el amor por su tierra. “Y dale salvadoreño, dale, que no hay pájaro pequeño, dale, que luego de alzar el vuelo, se detenga en su volar”[…] [11]
Vamos pues a tomar en serio la idea de que El Salvador es, efectivamente, el “alfa y omega”, como lo entienden naturalmente los que tienen una patria de modestas proporciones:
Este pueblo temerariamente se yergue
desde su semen volcánico
y se derrama en montañas, praderas,
ríos y mares sempiternos.
Este terruño pequeño
late en un continente
acrisolado de cultura.
Este país clavado en el pecho de la gente
es una aventura de sangre y fuego;
es una espada verde
que se levanta como el Izalco.
Este suelo movedizo
con sus Cuentos de barro,
con su faro masferreano,
con su Dalton dormido
guarda una historia inquietante.
Esta parcela terráquea
abre sus brazos a la poesía
para recibir como ninfas y como duendes
a los poetas que llegan a entonar
polifónicamente la canción
del alfa y de la omega salvadoreña.
¡Ay, yo no sé, pero esta tierra
se me antoja como el “Unicornio ante el espejo!”[12]
1. Muy de acuerdo los salvadoreños contestan a una sola voz que sí, efectivamente,
El Salvador es un país donde aquellos varios que nos dedicamos a la literatura, transpiramos poesía. Porque día a día convivimos en una cruda realidad que nos ofrece lo irónico, lo surrealista y lo mágico de la vida, en un país con mucha conmoción social. La tierra que dio al mundo entero poetas como Roque Dalton, Francisco Gavidia, David Escobar Galindo, entre otros […] [13]
Incluso observan cómo los encuentros poéticos les ayudan a acercarse a la realidad difícil, de modo que a los salvadoreños también, les hacen falta sus festivales:
La poesía, como sabemos todos los que alguna vez nos hemos acercado a sus aguas, es la vuelta al origen. El rescate de una voz oculta y primigenia que nos revela que en la cotidianeidad se nos escapan ciertas sensaciones e intuiciones que solamente pueden expresarse mediante el lenguaje poético.
En la búsqueda de este himno ancestral y esencialmente humano nos encontramos muchos.El Salvador, particularmente, es un país cuya fertilidad poética es motivo de asombro para muchas personas; pasando por la emblemática figura de nuestro poeta Roque Dalton, hasta llegar a esas simientes que ya se hacen notar en los talleres y colectivos literarios por parte de nosotros, los más jóvenes.
Por supuesto que todo proceso de creación está alentado por fuerzas internas y externas en franca correspondencia, y esa es la riqueza y la validez en reconocer la audacia que han tenido a lo largo de la historia salvadoreña los grupos y colectivos literarios: La Generación Comprometida, Piedra y Siglo, La Masacuata, Xibalbá, entre otros.Todo esto merece estudios históricos y bibliográficos, pero también se hace meritorio el ejercicio de plantear cómo el poeta salvadoreño articula su voz en el canto universal.
La cita inicial : “También yo he venido, aquí estoy de pie; de pronto cantos voy a forjar, haré un tallo florido con cantos, ¡oh vosotros amigos!” (…)[14]va en ese sentido, puesto que desde hace varios años nos reunimos en El Salvador con el motivo de compartir con los “forjadores de cantos” de otros países y lograr ese espacio común, al menos por unos días, que nos hace tener claridad acerca de lo que se está haciendo desde la voz de los propios poetas.La oralidad en la poesía lleva esa comunión a la plenitud en tanto podemos sentir los poemas a partir del material del que están hechos: la palabra.Emoción que es transmitida con mayor fervor cuando la escuchamos desde su idioma natal.
Sin embargo, considero que la función que más generosamente cumplen los encuentros literarios es la difusión y socialización de los trabajos poéticos, sobre todo porque de los libros de poesía, pocos son los que alcanzan a llegar a las manos de la mayoría, y es muchas veces el mecanismo de visitar escuelas, cárceles, universidades; la tarea de más incidencia sobre la población, que ya es bastante receptiva.
Por todo esto, la palabra que se hermana, que se hace encuentro y nos convoca, merece su espacio más frecuente o al menos, más amplio entre nosotros, los que necesitamos de ella, los hacelotodo, los vendelotodo, los que muchas veces hacemos poesía sin saberlo.[15]
Los poetas todos sufren de la desterritorialización, y la “farandulización en red”. Por esto es tan importante para ellos echar pie en una tierra misteriosa y concreta, como acomodándose al calzado que les correspondía desde siempre. Lo explica en lengua científica y de gran seriedad un sabio de lo hondo del gran Cauca:
No se piense en la fácil y degradante idea de un poeta convertido en Top Models poético… más que un poeta público….[…] Los festivales de poesía de última hora, corresponden a la necesidad que han sentido los poetas de establecer diálogos y contactos a partir de la disminución de las distancias gracias a las tecnologías telemáticas. Los festivales de poesía forman parte de las lógicas del flujo mundial no sólo económicas, sino de mentalidades y simbólicas culturales. Las características del sistema-red mundial facilitan la organización de estos macro-eventos. Sabemos que las nuevas morfologías estructurales en el mundo globalizado son las Redes e interconexiones de los procesos de producción, distribución, consumo de imaginarios y de productos simbólicos. Es este tejido el que está imperando y transformando las relaciones entre los hombres y las naciones, impactando en todas las formas cotidianas actuales. La Red se constituye en la cartografía global que integra pero también desterritorializa; que articula pero a la vez ignora a quien no se conecte a la multiplicación de flujos mundiales […] [16]
El primer efecto salvador que ejerce El Salvador sobre el extranjero invitado es el del propio viaje, pues
Los viajes llegan a nuestras vidas como nudos de significancia, como cruces de destinos que cambian definitivamente, pues de un viaje no se regresa nunca, o lo menos no se regresa nunca a como éramos antes de salir. Es así que un viaje al exterior es siempre también un viaje hacia el interior de uno mismo, pues cuando cargamos las maletas al ómnibus, al tren o al avión, el fardo más pesado lo seguimos llevando encima: nuestros miedos, nuestros prejuicios, nuestra incapacidad de adaptarnos, en fin nuestra limitación de ser humanos. Sin embargo, el primer develamiento causado por el viaje es precisamente deshacernos de la carga infinita de nuestro ser: descubrimos que sabemos ir más allá del miedo, que los prejuicios por algo tienen mala fama, que la incapacidad es una excusa cómoda para cuando no tenemos ganas, que, en fin, límites no tenemos, salvo los impuestos por la piel, que como un envoltorio nos permite no desparramarnos en el suelo cuando nos invade la conmoción, la tragedia o la ternura. Los golpes que ya nos reservó la vida, como nos recuerda Vallejo, son mucho peores que cualquier dificultad de viaje. Y más si este viaje se cumple en Latinoamérica, tierra cálida y hospitalaria hasta en los estereotipos de las agencias de viaje del noroeste italiano. Y más si este viaje se cumple en El Salvador.[17]
Entonces toma la palabra un salvadoreño de esos que no se mueven de ahí, y les responde, sibilino y bajito, a todos los que tienen la suerte de que sorpresivamente los inviten, y les caiga un viaje del cielo, y hagan la maleta muy confiados, porque están seguros de que sí, han sido elegidos porque lo merecen. Donde aterrizan es en un país que es piedra de toque, y piedra que camina con pasos propios:
Por algo será que el poeta aquí citado se llama Pedro, como piedra, y Valle, nada menos.
Algunos poetas “importados” confiesan que le deben a su viaje el descubrimiento del terror en estado primigenio dentro del paisaje. Otra vez nos habla una heredera de Dante:
Venecia tiene mucha naturaleza, casi siempre escondida: los jardines sólo se pueden ver sobrevolando la ciudad con un helicóptero, casi todos están escondidos en las partes traseras de los edificios del siglo quince y dieciséis. La vista desde lo alto es preciosa, sin embargo siempre se trata de una naturaleza contenida, domesticada: se le permite sólo rellenar ahí donde el hombre decide que está bien que haya un poco de verde. En El Salvador he visto los más salvajes jardines adueñarse de los caminos de cal de las casas, yerbas enormes meterse en los resquicios de las paredes, inclusive brotar de entre las hendiduras del asfalto, en la calle. La naturaleza tiene ahí su lugar primitivo: el del mando. Por eso un viaje a Latinoamérica siempre me hace recordarcómo es de veras el juego al que los hombres hemos sido invitados: no mandamos nosotros, la naturaleza siempre es más fuerte. Los dioses nos dejan Venecia como juguete, pero el mundo es de ellos, y hay que tenerlo en cuenta. Centroamérica me aviva de que estamos de prestado, de que la eternidad de Venecia es ilusoria, de que los palacios del siglo catorce se derrumban bajo el peso del olvido, del descuido, o del simple paso del tiempo, mientras las caobas vuelven a brotar más y más y los volcanes nos toleran como huéspedes en la piel incendiada del mundo.[20]
2. Hay poetas que buscan la suavidad
al pasar por El Salvador, viniendo de otras tierras salvajes, y aplacan las tormentas, paso a paso:
[…]Aún están aquí la alegría y sus milagros,
la desnudez de cuartos vacíos esperando nuestro retorno.
Siento el olor de esos cielos,
Pequeño país cuya hermosura
humilla a los astros y a los árboles.
A lo lejos un murmullo.
Alguien lee un poema en Santiago Texacuangos
¿O es en Suchitoto?
Alguien que no ha podido olvidar ni una sola palabra
lanzada como daga sobre esa tierra de temblores
recita de memoria un estremecimiento,
ese abrazo entre solitarios.
Temblor sobre temblor, el poeta no olvida.
Tanta imaginación.
Tanta garra ycaricia es cierta bajo el sol y su dureza
en una ciudad donde reclamé mi azar de hombre.
Es noche en las montañas de San Salvador.
Todos cantan canciones tristes del Norte.
Escucha la ira del cráter en esta patria de marimbas,
De modo que muchos poetas más al llegar a El Salvador lo sienten y lo dicen:
“Mi permanente modo de distraermedetenida en alguna mínima cosa que otro no miraría, me dio como resultado la pérdida de un vuelo. Parecía que El Salvador estaba más lejos de lo que está, Pero no, estaba allí, con Panamá como escala y luego de muchas horas de viaje desde Argentina. Aquello fue caer dentro de una orquídea, con lo que eso despierta los sentidos y el asombro.”[24]
3. Pero para el que vive dentro de la orquídea, no todo es miel:
En primer lugar están los campesinos, que tanto han sufrido, desde tanto tiempo, y a ellos conviene volver, para sentir la verdad de la tierra, la verdad del hambre, hasta poder decir “con ellos” y con el poeta que se siente responsable de su memoria, por mucho que pasen los años :
El corazón era un pájaro…¿Recuerdas, tú, Rosario?¿Recuerdas mis harapos escondiendo mis sueños?¿Recuerdas mi juguete de niño pobre,mi estómago vacíoy mi rostro destruido?¿Recuerdas aquel carro que me dio un presidiario?¿Aquellos campesinos que moríansin nombres,sin cosechasy sin lágrimas?Yo estaba con ellos.Salí de ellosCon mis dedos descalzos.¿Recuerdas cuando el polvo nos cerrabaLos ojosEntre los jornalerosQue mordían la tierraAbriéndose camino a los finqueros?Yo estaba con ellos.Salí de ellosCon mi cuerpo menudoY mis manos antiguas,TraicionadasY hambrientas.¿Recuerdas a mi abuelo con su carreta rotaFletando café ajeno de la fincaHasta el puerto?¿Recuerdas a mi padre, leñadorSilencioso,Arrastrado entre bueyesPor un toldo de troncos?Vine para contar la historia de los hombresQue muerenCon la risa desnuda,Con la voz apagada,Con las frentes desiertas.¿Lo recuerdas, Rosario?¿Y tú, Felipe?¿Y tú, Pablo?¿Lo recuerdan?Nada ha cambiado, hermanos,Nada, sino los nombres de los que ahora mueren.Nada, sino los rostros ahumadosDe los mismos verdugos.¿Lo recuerdan…?[25]
El que ha logrado salvarse de la maldición del campo no siempre está a salvo, sino que descubre que se extiende por todo el país
Este poeta, que parece sentir que “no tiene nombre propio” todavía, organiza festivales de poesía justamente abanderados en “El turno del ofendido”. Deberíamos reconocer que todos andamos buscando nombre propio, y mientras tanto, Roque roquedal sigue apedreando, y ha dejado sus títulos como poemas completos. Dejémoslo crecer bajo la tierra por ahora, mientras rondan los fantasmas.
Esto quisiera decir una mujer terca y sobria, volviendo sobre tiempos atrás, demostrando que es lo que sigue importando a todos:
QUISIERA DECIR......Que mi país, El Salvador, la nación más pequeña de la América hispana y de la cual Marcelino Menéndez y Pelayo dijo alguna vez: “demasiados poetas en tan pequeña República”, estuvo sumida durante doce años (1980-1992), en la vorágine de una guerra civil que devastó a millares de familias. Ambos bandos, ejército y guerrilla, proclamábanse dueños de la razón;peroindependientemente de quienes en ese entonces, justificaran lo injustificable, hombres, mujeres y niños, ricos, pobres y no pocos poetas murieron, se derrumbaron en el túnel de la locura, o con un nudo en la garganta, dejaron atrás pertenencias y amores y cruzaron la frontera hacia el exilio.[30]
Y vuelve, como sus mayores, a escarbar y desangrarse:
Hubo un paisaje que pintar.
Pero faltó la mano que pintara.
¿Dónde fue su mano cercenada?
¿al fondo de algún río? ¿a la fosa común?
A cualquier parte, a todas partes,
Yo la he visto agitarse, con desesperación,
Cerrando, abriendo el puño,
Buscando aquel cabello enmarañado
Y el resto de su carne y de sus huesos…
No para el estertor:
Ni la danza macabra del pulpo ciego y desasosegado,
Es mucho el dolor que no se apaga, y orantes son todos, cuando son sinceros. No obstante afirma una que viene de otros dolores aún, del dolor de los paisajes nicaragüenses, parecidos al salvadoreño, y del dolor de paisajes opuestos, de la Rusia remota:
No ignoro –¿cómo podría?– el reverso feroz de sus avenidas, su edad de cobre, pero lo que viví fue su encantamiento.[32]
4. De este Salvador amargo se aprende.
Los poetas periodistas saben explicar cómo les llega la lección:
El Salvador ha sido un maestro para mí, al plantear metas que parecían inalcanzables. Los salvadoreños me han asombrado con su generosidad, una verdadera capacidad de autosacrificio, que no obtendría reconocimiento en mi propia cultura, y tal vez esencial para lo que llaman la entrega, igualmente ajena a mi trasfondo, esa habilidad para tomarse a sí mismos sin seriedad. Todo el que conoce esta tierra sabe que son la gente más trabajadora,lista, como dice ellos, que uno se pueda encontrar en los viajes más largos.
Primero estuve en El Salvador, muy brevemente, como joven periodista norteamericano, en 1988. La ferocidad de la guerra era algo aplastante. Y la dignidad de la población civil me dejó sin voz. Recuerdo que visité un campo de civiles desplazaos y heridos que me aseguraron que “esto no es un campamento de refugiados, solamente un grupo de viajeros.” Estaban calculando cuándo tenían que volver para sembrar, y tenían la vista puesta en un horizonte de cerros pelados y en llamas.
Una muchacha con la que me encontré había recibido entrenamiento en las técnicas de salud y trataba trabajosamente de convencer a los mayores de no regar las carreteras para asentar el polvo, por la posibilidad de atraer la malaria. Era una experta en la enseñanza de la terapia de la rehidratación oral, la preparación se soluciones salinas para mantener en vida a los bebés con diarrea, y había practicado ella misma cómo manejar un generador para mantener los antibióticos en frío. En mi cultura, se la habría considerado una víctima, una niña desplazada y sin educación. Ella no se veía a sí misma de esta manera, pues había salvado docenas de vidas.
De todos los desenlaces posibles, considerando el nivel de violencia que imperaba, nunca pude imaginar una reconciliación. Tal vez fuera necesario tener la mente de un Oscar Romero para concebir algo así.
[…] Regresé a Estados Unidos con un sentido renovado del poder de la poesía; como dice el poeta Sharon Old, ‘¿es la poesía esa cosa pobre que existe en nuestra cultura, o bien una de las fuerzas más poderosas de la tierra?’[33]
Este poeta no pudo pasar por alto “la ferocidad de la guerra”. Esta resuella todavía, y hacía falta destacar que de 69 991 víctimas numeradas, sólo nueve eran de clase acomodada:
I
Ciudadanos de una tierra de raíces...
¡Manglares vagabundos
buscando lo blanco en unas alas!
Cadáveres ya de cuerpos que no existen
caminando con muletas hacia la gran ciudad buscada...
Cojos indecisos por una libertad de papel
bajando gradas.
Manoseada forma de hablar y de decirse.
¡Nada clara!
Abofeteando la inteligencia que calzamos
¡fruta jugosa con su propia tierra exacta!
¡Soberana forma pensante toda una!
atentada
por explosivos cargados con la dinamita de 9 muertos,
hoy, que han crecido las murallas.
II
¿Y adónde, en la razón y en el juicio,
los otros sesenta y nueve mil novecientos noventa y un
cadáveres?
¿En qué cárcel de oscura pestilencia se quedó el vecino,
el hijo del comerciante, el profesional instruido,
la muchacha joven que quiso interpretar con sus entrañas,
la Sinfonía del Nuevo Mundo?
¿Qué avioneta los arrojó al mar casi cadáveres?
¿Qué perro devoró sus carnes?
¿Quién fue el que ató sus manos a la espalda?
¿Por órdenes de quiénes se mutilaron sus huesos,
se electrocutaron sus miembros?
¿Cuántos torturadores hubo? ¿Adónde están y quiénes fueron?
¿Adónde, quiénes
y a cuántas ratas metieron
en las vaginas de las vírgenes?
¿Qué cuchillo o qué cigarro se aproximó a los ojos?
¿Cuántos escupieron sobre los rostros y quiénes siguen siendo
los que dan la cara?
¿Cuántos quedaron putrefactos en las paredes de las cárceles,
incrustados en las aguas de las bocanas?
¿Quiénes sacaron a quiénes de sus casas, por la noche,
con sus carros blindados, para que jamás volvieran,
para que nunca retornaran?
¿Quién dio la orden?
¿Quiénes se jactan de tener Próceres en sus familias
y celebran cada año la Independencia de la República